XIV
Nous sommes ainsi amenés à nous demander si l’inconscient, auquel nous attribuons notre chance, est réellement immuable et imperfectible. Qui de nous n’a observé les bizarres habitudes de la chance ? Elle semble, quand on la regarde s’agiter dans une petite ville ou parmi un certain nombre d’hommes qu’on ne perd pas de vue, une sorte de déesse obstinée et fantasque comme un taon. Selon l’être ou l’événement auquel elle s’attache, elle prend aussitôt une personnalité et un caractère bien tranchés. Elle a des manies très diverses, mais elle est pour ainsi dire invariable en chacune d’elles. Suivant que l’on surprend le premier ou le second de ses gestes, il est impossible ou facile de prévoir ce qu’elle fera par la suite. Divinité protéenne que nulle image ne saurait entièrement envelopper, ici elle surgit inopinément, comme un jet d’eau au milieu d’un désert, et disparaît après avoir donné naissance à une éphémère oasis. Là-bas, elle revient à intervalles réguliers, s’attroupe et s’éparpille, comme ces oiseaux migrateurs qui obéissent au rythme des saisons. A notre droite, elle renverse un homme, et ne s’en occupe plus ; à notre gauche, elle en terrasse un autre, et s’acharne affreusement sur sa victime. Mais presque toujours, qu’il s’agisse de biens ou de maux, elle demeurera étonnamment fidèle au caractère qu’elle assuma, une fois pour toutes, croirait-on, dans chaque cas particulier. Celui-ci, par exemple, qui n’a pas réussi à la guerre, n’y réussira jamais ; celui-là perdra ou gagnera régulièrement au jeu ; un autre sera inévitablement trompé ; un quatrième se verra persécuté par l’eau, le feu ou les accidents de la rue ; un cinquième se trouvera constamment heureux ou malheureux en amour, dans les affaires d’argent, et ainsi de suite. N’est-ce pas encore, sinon une preuve, du moins un indice que ce n’est point hors de nous mais en nous qu’elle règne, et que nous la formons et la revêtons d’une force cachée qui n’émane que de nous ?
Parfois d’étranges revirements qui sont eux-mêmes des manies issues de ses manies, déchirent brusquement ses habitudes et démentent son caractère, pour le confirmer aussitôt après dans une autre atmosphère. On dit alors que « la chance tourne ». — N’est-ce pas plutôt l’inconscient qui évolue ? Son attention ou son habileté s’éveillent-elles enfin ? — S’aperçoit-il, à la longue, que d’importants événements se déroulent dans le monde qui lui est superposé ? — Acquiert-il une certaine expérience ? — Un rayon d’intelligence, un éclair de volonté s’infiltrent-ils en sa retraite et le préviennent-ils du danger ? — Apprend-il, au bout de nombreuses années, à la suite de cruelles épreuves, qu’il a intérêt à sortir de son apathie trop confiante ? Les malheurs du dehors viennent-ils secouer son sommeil périlleux ? — Ou bien, s’il n’a jamais ignoré ce qui se passait au-dessus de sa prison, après de vains et pénibles efforts, parvient-il, au moment de l’urgence, à pratiquer une sorte de fissure dans l’énorme couche de siècles et d’indifférence qui le sépare de ses sœurs inconnues, la volonté et l’intelligence, et réussit-il ainsi à prendre part à la vie éphémère dont dépend une partie de sa vie ?