XVIII

Nous nous retrouvons ici à l’endroit assez sombre où finit l’action que la volonté humaine la plus juste et la plus éclairée a sur les événements dont dépend notre bonne ou mauvaise fortune. Il n’est guère de drame un peu élevé, guère de grand poème dont l’un ou l’autre héros n’atteigne ce carrefour où sa destinée se décide. Pourquoi cet homme bon et sage commet-il cette faute ou ce crime ? Pourquoi cette femme, qui sait ce qu’elle fait, accomplit-elle ce geste qui fixe à jamais son malheur ? Qui a forgé tous les maillons de la chaîne de désastres qui étreint cette famille inoffensive ? Pourquoi tout croule-t-il autour de celui-ci et tout se rétablit-il autour de celui-là qui est moins fort, moins sage, moins actif, moins habile ? Pourquoi l’un rencontre-t-il l’amour, la douceur, la beauté, et pourquoi l’autre trouve-t-il sur sa route la haine, la trahison et la méchanceté ? Pourquoi, à mérites égaux, par ici le bonheur obstiné, et par là le malheur infatigable ? Pourquoi la tempête permanente autour de cette maison, et sur l’autre les étoiles invariables ? Pourquoi de ce côté le génie, la santé, la richesse, et, de l’autre, la pauvreté, la maladie et l’imbécillité ? D’où vient cette passion source de tant de maux, d’où sort cette passion source de tant de biens ? Pourquoi l’adolescent que j’ai rencontré hier s’en va-t-il lentement vers un bonheur profond, et pourquoi son ami s’avance-t-il vers la mort du même pas précis, ignorant et tranquille ?