XXI

Mon voisin, que je connais intimement, que je vois tous les jours, dont j’estime les habitudes régulières, et les mœurs inoffensives, je suppose qu’il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer, l’un de ses fils dans un naufrage, un autre dans un incendie, et que le dernier meure de maladie ; je serai douloureusement étonné, mais je ne songerai guère à attribuer cette série de désastres à une vengeance divine, à une justice invisible, à une prédestination singulière et mauvaise, à une fatalité, acharnée et consciente. Je penserai à la vie, à ses mille hasards malheureux, j’y verrai des coïncidences affreuses, mais il ne me viendra pas à l’esprit qu’une volonté surhumaine ait jeté ce train dans l’abîme, ait dirigé ce navire sur un écueil, ait allumé cet incendie, ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou châtier un pauvre être alors même que celui-ci se fût rendu coupable d’une grande faute, d’une de ces grandes fautes humaines si petites en face de l’univers, d’une faute qui n’est peut-être pas sortie de sa pensée ou de son cœur, et qui n’a pas fait osciller un brin d’herbe sur la face de la terre.