XXII
Mais lui, frappé de ces grands coups réitérés et effrayants comme des éclairs dans une nuit d’orage, pensera-t-il de même, les trouvera-t-il aussi familiers, aussi naturels et aussi explicables ? Les mots : destin, fortune, hasard, malchance, fatalité, étoile, et peut-être le mot Providence, ne prendront-ils pas dans son esprit une signification qu’ils n’avaient jamais eue ? N’interrogera-t-il pas sa conscience sous une autre lumière, ne sentira-t-il pas autour de sa vie des influences, une puissance, une sorte de mauvais vouloir que je n’y vois pas ? Qui a raison ? Qui, de lui ou de moi, voit plus loin et plus clair ? Aperçoit-on dans les heures troublées des vérités que l’on n’aperçoit pas dans les heures plus calmes ? et quel moment choisir pour donner un sens à la vie ?
En général, l’interprète de la vie, quel qu’il soit, prend les heures troublées. Il se met et nous met dans l’état d’âme des victimes. Il nous représente les malheurs d’autrui en raccourci, si brusquement, si massivement, que nous avons un instant l’illusion d’un malheur personnel. En outre, il lui est à peu près impossible de nous les peindre tels que nous les voyons dans la vie réelle. Si nous avions vécu de longues années avec le personnage principal du drame qui nous bouleverse, si ce personnage avait été notre frère, notre ami, nous aurions probablement dénombré, reconnu au passage toutes les causes de son infortune, qui nous étonnerait moins, et, bien souvent, nous paraîtrait au contraire très naturelle et presque humainement inéluctable. Mais l’interprète de la vie n’a ni le temps ni le pouvoir de nous parler de toutes les causes véritables. Elles sont d’ordinaire insignifiantes, infiniment petites, multiples, et extrêmement lentes. Il est donc porté à substituer aux causes humaines et réelles qu’il ne peut nous montrer, qu’il lui est impossible d’étudier et d’énumérer, une cause générale et assez vaste pour envelopper le drame tout entier. Et cette cause générale assez vaste, où la trouver, sinon dans les deux ou trois mots que nous balbutions quand nous ne voulons pas nous résigner au silence : Divinité, Providence, Fatalité, Justice obscure et anonyme ?…