XXIII
On peut se demander jusqu’à quel point cela est légitime et salutaire, et si la mission du poète est de reproduire et d’entretenir le trouble et l’égarement des minutes peut-être les moins lucides, ou d’augmenter la clairvoyance des instants où l’homme se croit en possession de toute sa force et de toute sa raison. Il y a quelque chose de bon dans nos malheurs et par conséquent dans l’illusion d’un malheur personnel. Ils nous font rentrer en nous-mêmes. Ils nous montrent nos faiblesses, nos erreurs et nos torts. Ils éclairent notre conscience d’une lumière mille fois plus indiscrète et plus active que ne le feraient des années d’études et de méditations. Ils nous font aussi sortir de nous-mêmes, nous apprennent à regarder autour de nous, et nous rendent sensibles aux peines de nos frères. Ils font mieux encore, nous dit-on. Ils nous forcent à lever les yeux, à reconnaître une puissance supérieure à la nôtre, à saluer une justice invisible, à nous incliner devant un mystère impénétrable et infini. En vérité est-ce là le meilleur de leur œuvre ? Oui, il était salutaire, au point de vue de la morale religieuse, qu’ils nous obligeassent de lever les yeux, quand nos yeux rencontraient un Dieu incontestable et qui nous paraissait souverainement bon, souverainement juste, immuable et certain. Il était salutaire que le poète qui avait en son Dieu un idéal inébranlable, élevât nos regards le plus souvent possible vers cet idéal unique et définitif. Mais aujourd’hui, qu’avons-nous à offrir à ces regards émus quand nous les éloignons des vérités et de l’expérience ordinaires de la vie ? Qu’avons-nous à dire en présence de l’injustice qui triomphe et du crime impuni et prospère, si nous entraînons l’homme au delà des lois plus ou moins compensatrices de la conscience et du bonheur intérieur ?… Quelle explication avons-nous à donner devant l’enfant qui meurt, devant l’innocent qui périt, devant le malheureux injustement persécuté par le hasard, si nous voulons en donner de plus hautes, de plus brèves, de plus frappantes et de plus décisives que celles dont il faut bien que nous nous contentions dans l’existence journalière, puisque ce sont les seules qui répondent à un certain nombre de réalités ? Avons-nous le droit, pour solenniser l’atmosphère de notre œuvre, de réveiller des craintes et des préjugés que nous ne pourrions nous empêcher de désapprouver et de combattre si nous les rencontrions encore dans nos amis ou nos enfants ? Avons-nous le droit de profiter d’un moment d’angoisse pour substituer aux petites mais respectables certitudes que l’homme a péniblement acquises par l’observation des habitudes du cœur et de l’esprit humains, des coutumes de la matière, des lois de l’existence, des caprices du hasard et de l’indifférence maternelle de la nature, avons-nous le droit de profiter de cette angoisse pour substituer à ces certitudes une fatalité que tous nos actes nient, des puissances devant lesquelles nous ne songerions pas à nous agenouiller si le malheur qui frappe notre héros venait à nous frapper nous-mêmes, une justice mystique qui nous épargne plus d’une explication difficile mais qui ne ressemble guère à la justice plus active et plus positive avec laquelle nous comptons dans notre vie personnelle ?