XXII
Ne nous hâtons pas de conclure ; trop de points sont encore incertains. En voulant imiter ce que nous appelons l’injustice de la nature, nous risquons de n’imiter et de ne favoriser que notre propre injustice. Quand nous disons que la nature n’est pas juste, cela revient en somme à déplorer qu’elle ne s’occupe pas davantage de nos petites vertus, de nos petites intentions et de nos petits héroïsmes, et c’est moins notre désir d’équité que notre vanité qui est blessée. Mais de ce que notre morale n’est pas proportionnée à l’énormité de l’univers et à ses destinées infinies, il ne suit pas que nous devions l’abandonner, car elle est proportionnée à notre stature et à nos destinées restreintes.
Au surplus, l’injustice de la nature fût-elle incontestable, il faudrait examiner l’autre question qui reste entière, à savoir, s’il est ordonné à l’homme de suivre la nature dans son injustice. Ici, écoutons-nous nous-mêmes, plutôt que d’écouter une voix si formidable que nous ne saisissons aucune des paroles qu’elle profère. Notre raison et notre instinct nous disent qu’il est légitime de suivre le conseil de la nature, mais ils disent aussi qu’il ne faut point le suivre lorsqu’il heurte en nous un autre instinct également profond qui est l’instinct du juste et de l’injuste. Et si les instincts se rapprochent de la vérité et doivent être respectés à proportion de leur force, celui-ci est peut-être le plus puissant, puisqu’il a lutté seul jusqu’à ce jour contre tous les autres et n’est pas encore ébranlé. L’heure n’est pas venue de le renier. Hommes, il nous faut, en attendant d’autres certitudes, demeurer justes dans la sphère humaine. Nous ne voyons ni assez loin ni assez clair pour être justes dans une autre. Ne nous hasardons pas dans une sorte d’abîme, dont les races et les peuples trouvent sans doute l’issue, mais où l’homme en tant qu’homme ne doit pas pénétrer. L’injustice de la nature finit par devenir de la justice pour l’espèce, elle a le temps d’attendre et cette injustice est à sa taille. Mais nous, tout cela nous écrase, et nous comptons trop peu de jours. Laissons la force régner dans l’univers et l’équité dans notre cœur. Si la race est irrésistiblement et, je pense, justement injuste, si la foule même paraît avoir des droits que n’a pas l’homme isolé, et commet parfois de grands crimes inévitables et salutaires, le devoir de chaque individu dans la race, le devoir de tout homme dans la foule, est de demeurer juste au centre de toute la conscience qu’il parvient à réunir et à maintenir en lui-même. Nous n’aurons qualité pour abandonner ce devoir que lorsque nous saurons toutes les raisons de la grande injustice apparente ; et celles qu’on nous donne : la conservation de l’espèce, la reproduction et la sélection des plus forts, des plus habiles et des « mieux adaptés », ne sont pas suffisantes à déterminer un changement si effroyable. Certes, chacun de nous doit tâcher d’être le plus fort, le plus habile, et de s’adapter le mieux possible aux nécessités de la vie qu’il ne peut transformer ; mais à considérer les qualités qui le font vaincre, manifestent sa puissance morale et son intelligence, et le rendent réellement heureux, le plus habile, le plus fort, et le « mieux adapté », c’est jusqu’ici le plus humain, le plus honnête et le plus juste.