XXIII
« Plus est en moi », dit une belle devise inscrite sur les poutres et au fronton des cheminées d’une vieille demeure patricienne que visitent à Bruges les voyageurs, et qui est située à l’angle de l’un de ces quais mélancoliques et tendres, abandonnés, inanimés, et cependant riants, comme dans une peinture. Plus est en moi, toutes les lois morales, tous les mystères intelligents s’y trouvent, peut dire l’humanité. Il est possible qu’il y en ait bien d’autres au-dessus et au-dessous de nous ; mais si nous devons les ignorer toujours, ils sont pour nous comme s’ils n’étaient point, et si un jour nous apprenions qu’ils existent, nous ne l’apprendrions que parce que, à notre insu, ils étaient en nous-mêmes et nous appartenaient déjà. « Plus est en moi », et peut-être avons-nous le droit d’ajouter : « Et je n’ai rien à craindre de ce qui est en moi ».
En tout cas, c’est en nous que se trouve toute la région active et habitée du grand mystère de la justice.
Quant aux autres régions, elles sont inconsistantes, probablement imaginaires et bien certainement désertes et stériles. Sans doute l’humanité y a trouvé des illusions utiles, encore qu’elles ne fussent pas toujours inoffensives, et, s’il est hasardeux de soutenir que toutes les illusions doivent être détruites, il faut néanmoins qu’il n’y ait pas un désaccord trop manifeste entre elles et notre conception de l’univers. Aujourd’hui, nous voulons, en toutes choses, l’illusion de la vérité. Elle n’est peut-être ni la dernière, ni la meilleure, ni la seule possible, mais c’est celle qui pour le moment nous paraît la plus honnête, et la plus nécessaire. Bornons-nous donc à constater l’admirable amour de justice et de vérité qui est au cœur de l’homme. En restreignant ainsi notre admiration à la région incontestée, peut-être arriverons-nous à savoir ce qu’est cette passion qui est le signe humain par excellence, mais nous apprendrons sans nul doute, — et c’est le plus important, — de quelle manière il est possible de l’agrandir et de la purifier. En voyant la justice fonctionner sans relâche dans le seul temple où elle fonctionne réellement, c’est-à-dire en nous-mêmes, en la voyant se mêler à toutes nos pensées, à toutes nos actions, nous n’aurons pas de peine à découvrir ce qui l’éclaire et ce qui l’obscurcit, ce qui la guide et ce qui la trompe, ce qui la nourrit et ce qui l’affaiblit, ce qui l’attaque et ce qui la défend.