XXV
Notre tâche ainsi réduite, sera suffisamment longue et laborieuse. Augmenter, épurer en nous l’idée de justice, savons-nous comment l’entreprendre ? Nous voyons à peu près de quel idéal il faut nous rapprocher, mais que cet idéal est encore altérable et trompeur ! Il est diminué de tout ce que nous n’apercevons pas, de tout ce que nous regardons incomplètement, de tout ce que nous n’interrogeons pas assez profondément. Il n’en est guère qui soit menacé de dangers plus sournois, victime d’oublis plus extraordinaires ou d’erreurs aussi peu vraisemblables. Il n’en est point que nous devions entourer de plus de craintes, de plus de curiosité pieuse et passionnée, de plus de sollicitude. Ce qui nous paraît irréprochablement juste à cette heure n’est probablement qu’une très petite portion de ce qui nous paraîtrait juste si nous changions de place. Il suffit de comparer ce que nous faisions hier à ce que nous faisons aujourd’hui, et ce que nous faisons aujourd’hui paraîtra plein de fautes contre l’équité, s’il nous est donné de nous élever davantage et de le comparer à ce que nous ferons demain. Un événement a lieu ; une pensée s’éclaire, un devoir envers nous même se précise, une relation inattendue se manifeste, et toute l’organisation de notre justice intérieure chancelle et se transforme. Si peu que nous avancions, il nous serait impossible de recommencer à vivre au milieu de bien des tristesses dont nous avons été la cause involontaire, parmi certains découragements que nous avons semés sans le savoir, et pourtant, lorsqu’ils naissaient autour de nous, il nous semblait que nous avions raison, et nous ne croyions pas être injustes. Et de même aujourd’hui, nous sommes satisfaits de notre bonne volonté ; nous nous disons que personne ne souffre par notre faute ; nous sommes persuadés que nous n’arrêtons pas un sourire, que nous n’interrompons pas un murmure de bonheur, que nous n’abrégeons pas une minute de paix et d’amour ; et peut-être n’apercevons-nous point, à notre droite ou à notre gauche, une injustice sans limite qui couvre les trois quarts de notre vie.