XXVI

Je lisais ce matin le troisième volume de la merveilleuse traduction que le Dr J. C. Mardrus vient de nous donner des Mille et une Nuits. J’aurais relu l’Odyssée, la Bible, Xénophon ou Plutarque, que l’enseignement des grandes civilisations disparues eût été pareil. Je voyais donc, au cours d’un des plus beaux récits de la sultane Schahrazade, se dérouler la vie la plus admirable, la plus claire, la plus spontanée, la plus indépendante, la plus abondante, la plus raffinée, la plus fleurie, la plus intelligente, la plus pleine de beauté, de bonheur et d’amour, et, à certains égards, la plus proche de la vérité la plus probable, que l’humanité ait peut-être connue. La civilisation morale y est, à bien des points de vue, aussi parfaite que la civilisation matérielle. Des idées de justice si délicates, des préceptes de sagesse si pénétrants, que notre société plus grossière, moins heureuse et moins attentive ne trouve plus guère l’occasion de les formuler ou de les découvrir, soutiennent çà et là cet incomparable édifice de félicité, comme des colonnes de lumière qui soutiendraient de la lumière. Pourtant, ce palais de béatitude où la vie morale est si saine, si gracieusement grave, si noble et si active, où la sagesse la plus pure et la plus religieuse préside à tous les délassements d’une humanité bienheureuse, est bâti tout entier sur une injustice telle, est environné d’une iniquité si vaste, si profonde et si effroyable, que le plus malheureux des hommes d’aujourd’hui hésiterait à la franchir pour atteindre le seuil étincelant de pierreries qui en émerge. Mais pas un des habitants de la demeure miraculeuse ne la soupçonne. On dirait qu’ils ne s’approchent jamais des fenêtres, ou, s’ils les ouvrent par hasard, et s’ils voient et déplorent, entre deux festins, la misère qui les entoure, ils n’aperçoivent point une iniquité incomparablement plus monstrueuse et plus révoltante que la misère, je veux dire l’esclavage, et surtout l’asservissement de la femme qui, si haute qu’elle soit, et dans le moment même où elle parle aux hommes de bonté et de justice, et leur ouvre les yeux sur leurs devoirs les plus touchants et les plus généreux, ne voit pas l’abîme où elle se trouve et ne se dit pas qu’elle n’est qu’un simple instrument de plaisir, qu’on achète, qu’on revend, ou qu’on donne à n’importe quel maître répugnant et barbare, dans un moment d’ivresse, d’ostentation ou de reconnaissance.