XXV
Demandons-nous si l’heure n’est pas venue de faire une revision sérieuse des beautés, des images, des symboles, des sentiments dont nous usons encore pour amplifier en nous le spectacle du monde.
Il est certain que la plupart d’entre eux n’ont plus que des rapports précaires avec les phénomènes, les pensées, les rêves mêmes de notre existence réelle ; et s’ils nous retiennent encore, c’est plutôt à titre de souvenirs innocents et harmonieux d’un passé plus crédule et plus proche de l’enfance de l’homme. Ne serait-il pas souhaitable que ceux qui ont mission de nous rendre attentifs aux beautés et aux harmonies du monde où nous vivons, fissent un pas de plus vers la vérité actuelle de ce monde ? Ne serait-il pas désirable que, sans enlever un seul ornement à leur conception de l’univers, ils allassent moins souvent chercher ces ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles, et plus fréquemment dans le fonds véritable des pensées sur lesquelles ils bâtissent et organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale ?
Il n’est pas indifférent de vivre au milieu d’images fausses, alors même que nous savons qu’elles sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des idées justes qu’elles représentent. Et employer d’autres images, avoir recours à des conceptions plus réelles, ce ne serait pas réduire la part de l’infini et du mystère. Le voulût-on, qu’il ne serait guère possible de réduire sérieusement cette part. On la retrouvera toujours au fond des problèmes moraux, au fond du cœur de l’homme et dans tout l’univers. Il n’importe que leur situation et leur substance ne soient plus exactement les mêmes ; leur puissance et leur étendue demeurent à peu près pareilles. Est-ce que, pour prendre l’un de ces mystères, est-ce que ce phénomène, qu’il y a parmi les hommes une sorte de justice suprême et toute spirituelle, sans appareil, sans armes et sans organes, souvent très lente, mais presque toujours sûre, et qui se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde où tout semble encourager l’injustice, est-ce que ce phénomène n’a pas des causes et des effets aussi profonds, aussi inépuisables, n’est pas aussi surprenant et aussi admirable que l’existence et la sagesse d’un juge omniprésent et éternel ? Celui-ci doit-il nous séduire davantage parce qu’il est plus inconcevable ? Y a-t-il moins de sources de beauté, et, pour le génie, moins d’occasions d’exercer sa puissance et sa pénétration, dans ce qu’il est, du moins en espérance, possible d’expliquer que dans ce qui est, a priori, inexplicable ? Par exemple dans une guerre heureuse, mais inique, (je pourrais citer les Romains, les conquêtes de l’Espagne en Amérique, Napoléon, l’Angleterre d’aujourd’hui et tant d’autres), qui finit toujours par démoraliser le vainqueur et par le précipiter en des habitudes et des fautes qui lui font payer cher son triomphe, l’œuvre méticuleuse et inexorable de cette justice psychologique n’est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste que l’intervention d’une justice surnaturelle ? Ne pourrait-on pas en dire autant de la justice qui règne dans chacun de nous, et qui, à proportion de nos efforts vers le juste ou l’injuste, augmente ou diminue, dans notre esprit et dans notre cœur, l’espace réservé à la paix, à l’amour et au bonheur intérieur ?
« Je vous en prie, dit Thomas Huxley dans une admirable lettre écrite à un ami qui cherchait à le consoler, au moyen d’anciennes images, de la mort d’un fils adoré, je vous en prie, comprenez bien que je ne fais, a priori, aucune objection à tout cela. L’homme qui est journellement en contact avec la nature ne peut être troublé par des difficultés a prioriques. Donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux, et j’y croirai. Pourquoi pas ? Ce ne serait pas, à beaucoup près, aussi prodigieux que la conservation de la force ou l’indestructibilité de la matière. Celui qui apprécie clairement tout ce qui est impliqué dans la chute d’une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison qu’elle est merveilleuse.
« Mais plus je vis, plus il m’est évident que l’acte le plus sacré de la vie d’un homme est de dire et de sentir : « Je crois que ceci ou que cela est vrai ». Toutes les grandes récompenses, toutes les lourdes pénalités d’une existence, s’attachent à cet acte.
« L’univers est un et le même tout entier ; et si je ne parviens à débrouiller mes petites difficultés d’anatomie et de physiologie qu’en refusant de donner ma foi à ce qui ne repose pas sur une suffisante évidence, je ne puis croire que le grand mystère de l’existence me sera révélé sous d’autres conditions. »