XXVI

Et pour en revenir à ce mystère qui motive la lettre de Huxley, à ce mystère de la mort, le plus effrayant de tous, serait-il facile d’établir que la sensibilité à la justice, à la beauté, à la bonté, les forces intelligentes et sentimentales, la curiosité de tout ce qui est en contact avec l’infini, le tout-puissant, l’éternel, sont amoindris depuis que la mort n’est plus pour nous l’immense et exclusive angoisse de la vie ? On ne saurait nier que le poids de la mort s’allège à chaque génération, à mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes s’atténuent. Nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu’autrefois. Au fond, ce que nous craignons le plus en elle, c’est la douleur qui l’accompagne ou la maladie qui la précède. Mais elle n’est plus l’heure du juge irrité et inconnaissable, le but unique et effroyable, l’abîme des ténèbres et des châtiments éternels. Elle devient peu à peu et elle est déjà bien souvent le repos désiré d’une existence qui s’achève. Elle ne pèse plus sur nos actions ; et surtout, car c’est là le grand point et le grand changement, elle n’intervient plus dans notre morale. Notre morale est-elle moins haute, moins pure et moins profonde depuis qu’elle est plus désintéressée ? L’humanité a-t-elle perdu un sentiment indispensable ou précieux en perdant une épouvante ? Et l’importance enlevée à la mort, qui en profitera ? Probablement la vie. Il y a en nous une réserve de forces neutres et toujours disponibles, et si on nous ôte une terreur, une tristesse, un découragement, il vient à la place une admiration, une confiance, un espoir.