XXVII

On dira peut-être, surtout en ce qui concerne la justice et la fatalité, qu’on personnifie, qu’on met hors de nous deux forces qui sont en nous, d’abord, parce qu’il est beaucoup plus difficile de les montrer en nous, et ensuite, parce qu’il paraît assez certain que l’inconnu ou l’infini, en tant qu’inconnu ou infini, c’est-à-dire sans intelligence, sans moralité, sans personnalité, sont impuissants à nous émouvoir. Il est à remarquer, en effet, que le mystère matériel, si obscur et si dangereux qu’il puisse être, que la justice psychologique, si complexes qu’en soient les résultats, ne nous troublent guère. Ce qui nous émeut et nous écrase, ce n’est point ce que nous ne comprenons pas dans l’ordre naturel, mais l’idée qu’une volonté supérieure, consciente, raisonnable, surhumaine, et pourtant semblable à celle de l’homme, plane peut-être sur la nature. C’est, en un mot, la présence d’un Dieu ; et quelque nom que nous lui donnions, justice, fatalité, mystère, c’est toujours Dieu que nous redoutons, c’est-à-dire un être pareil à nous, bien qu’éternel, infini, invisible et tout-puissant, car je ne sais si nous aurions peur d’une force morale qui ne serait pas faite à l’image de la nôtre. Ce n’est pas l’inconnu de la nature qui nous effraie, ce n’est pas le mystère de notre monde. C’est le mystère d’un autre monde. Ce n’est pas l’énigme matérielle, c’est l’énigme morale. Rien, par exemple, n’est plus imparfaitement connu que l’ensemble des causes qui déterminent un tremblement de terre, et rien n’est plus épouvantable. Mais si le tremblement de terre épouvante notre corps, il ne fera frissonner notre esprit qu’à la condition que nous y voyions un acte de justice, un châtiment surnaturel. Il en est de même de la tempête, de la maladie, de la mort, des mille phénomènes, des mille catastrophes d’une existence humaine. Il semble que le véritable frisson, le frisson de l’esprit, que la grande émotion qui remue autre chose que l’instinct physique de la conservation ne se trouve que dans l’idée d’un Dieu plus ou moins déterminé, d’un geôlier incorruptible, d’une justice invisible et permanente, d’une Providence impénétrable et attentive. Mais la question est de savoir ce qui se rapproche le plus de la vérité, et si la mission de l’interprète de la vie est d’attrister et d’émouvoir profondément ou d’apaiser et d’éclairer.