XXVIII

J’en conviens, il est bien difficile de se dégager de l’interprétation traditionnelle, et souvent on y retombe malgré soi dans le moment même où l’on essaie de s’en éloigner. Ainsi Ibsen, en quête d’une forme nouvelle et pour ainsi dire scientifique de la fatalité, a placé au milieu du meilleur de ses drames la figure voilée, grandiose et tyrannique de l’hérédité. Mais au fond, dans son œuvre, ce n’est pas le mystère scientifique de l’hérédité qui remue en nous certaines craintes humaines plus profondes que nos craintes animales. S’il s’y trouvait seul, il ne les remuerait pas plus que ne le ferait le mystère scientifique de telle ou telle maladie redoutable, de tel ou tel phénomène sidéral ou marin. Non ; ce qui y suscite une terreur d’un autre genre que celle d’un danger imminent, mais naturel, c’est l’obscure idée de justice qu’y représente l’hérédité, c’est l’affirmation audacieuse que les fautes du père retombent sur les enfants, c’est l’insinuation qu’un Juge souverain, une sorte de Maître de la race, veille sur nos actions, les inscrit au livre de bronze et pèse en ses mains éternelles des récompenses longtemps différées et des châtiments infinis. C’est, en un mot, et pendant qu’on le nie, le visage de Dieu qui reparaît, et une très vieille flamme de l’enfer qui gronde encore sous la dalle qu’on venait de sceller.