I

Cette guerre, qui est une guerre telle qu'on n'en avait pas encore fait sur notre terre, nous ramène à la grande question de l'avenir de l'humanité.

Est-il permis d'espérer que celle-ci renonce un jour à d'aussi monstrueuses folies et qu'elles deviennent tout à fait impossibles? Je ne vois à cette interrogation, si l'on veut l'atteindre à sa source, d'autre réponse que celle que j'y ai faite ailleurs et que je résume et complète ici: à savoir que nous sommes engloutis dans un univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace, qui n'a pas plus commencé qu'il ne finira, et qui a derrière lui autant de myriades de myriades d'années qu'il en découvre devant lui. L'étendue de l'éternité d'hier et celle de l'éternité de demain sont identiques. Tout ce que fera cet univers, il doit déjà l'avoir fait, attendu qu'il a eu autant d'occasions de le faire qu'il en aura jamais. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire, puisque rien dans l'espace et le temps ne viendra s'ajouter à ce qu'il y possédait. Il a nécessairement tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir; et tout ce qui a précédé, ayant eu les mêmes chances, est forcément égal à tout ce qui suivra.


Il est donc probable qu'il y eut autrefois une infinité de mondes semblables au nôtre, comme il est vraisemblable qu'il y a présentement, l'infini de l'espace étant comparable à celui du temps, une infinité de mondes pareillement semblables. Ces coïncidences, quelque peine que nous ayons à les envisager, doivent fatalement avoir lieu et se reproduire sans cesse dans l'innombrable et le sans bornes où nous sommes plongés; à moins que l'infini des combinaisons possibles ne soit aussi illimité que ceux de l'espace et du temps.

Ici s'arrête ce que nous sommes capables d'imaginer; car il nous est plus facile de nous représenter l'infini de l'espace et du temps que celui des combinaisons. Pour nous faire quelque idée de ce dernier, il nous faudrait connaître la substance, les lois, les forces, et, en un mot, toute l'énigme de tout. Il n'en reste pas moins que cet infini possible des combinaisons est notre seul espoir; sinon, il n'y aurait plus rien à attendre d'un univers qui aurait évidemment tout tenté et tout épuisé avant notre venue.

Mais si le nombre des combinaisons est réellement infini, on peut se dire que la terre est une expérience qui n'avait pas encore été faite; et une expérience manquée, puisque le mal et la douleur l'emportent sur le bien et le bonheur. Si l'expérience est manquée, nous en sommes victimes; mais il n'est pas interdit d'espérer que nos efforts changeront quelque chose à des combinaisons qui seront meilleures en d'autres lieux ou dans un autre temps. Si l'expérience est manquée, il n'en découle pas que d'autres n'aient point réussi et, en ce moment même, ne soient pas plus heureuses en des mondes différents. Il est même permis de supposer que dans l'infini de ces combinaisons et de ces expériences, les plus heureuses tendent à se fixer, à se cristalliser et que, vu l'infinité de leur nombre, elles réussiront dans l'avenir ce qu'elles n'ont pu réussir dans le passé. C'est une lueur hasardeuse; mais je doute qu'il s'en découvre d'autres qui nous puissent maintenir au-dessus du désespoir.