II
Supposons un instant que l'expérience de la terre ne soit pas manquée comme elle l'est, que notre esprit, qui, depuis l'origine, lutte péniblement contre la matière et ne remporte que quelques victoires incertaines, brèves et précaires, soit un million de fois plus puissant et mieux armé. Il aurait sans doute triomphé de tout ce qui nous accable et nous retient ici et se serait débarrassé des chaînes apparemment illusoires de l'espace et du temps. Il n'est pas déraisonnable d'admettre que parmi les myriades de mondes qui peuplent l'infini, il en est où se trouvent réalisées ces conditions meilleures. Peut-être, au demeurant, serait-il impossible d'imaginer quelque chose qui ne soit pas quelque part en réalité, car on peut fort bien soutenir que nos imaginations ne sauraient être que des reflets égarés de ce qui existe. Or, si nous habitions un de ces mondes et que nous vissions, comme il nous serait peut-être loisible de le faire, ce qui se passe en ce moment sur celui que nous occupons et sur d'autres qui sont peut-être pires et plus malheureux, il nous semble que nous n'aurions ni repos ni cesse que nous ne fussions intervenus et n'eussions aidé à le rendre meilleur, plus sage et plus habitable.
Il n'est d'ailleurs pas dit qu'il n'en soit pas ainsi; et que toutes nos conquêtes spirituelles, tout ce qui paraît à certaines heures nous acheminer vers un avenir moins affreux que le passé, tous les bons courants mystérieux qui parcourent parfois notre terre, tout ce qui nous attend après la mort, ne soit pas dû à l'intervention d'un de ces mondes. Il est vrai que nous ne voyons pas et ne ressentons guère ces interventions; mais il est également vrai que ces êtres d'un monde supérieur, étant nécessairement plus dépouillés de matière, plus spiritualisés que nous, nous demeurent forcément invisibles. Dans l'infini du firmament, nous découvrons des myriades de mondes qui sont des mondes matériels comme le nôtre; et nous ne pouvons découvrir que ceux-là, attendu que tout ce qui ne ressemble pas plus ou moins à notre terre, nous échappe inévitablement. Mais l'espace qui nous paraît vide entre les étoiles est infiniment plus vaste que celui qu'elles occupent; et il serait assez étrange qu'il ne fût pas peuplé de mondes que nous n'apercevons point; ou plutôt ne fût pas lui-même tout un monde que nos yeux sont incapables de saisir.
Il est au surplus vraisemblable que si nous ne voyons pas ces autres mondes, ceux-ci, n'étant plus matériels, ne voient plus la matière, et, par conséquent, nous ignorent autant que nous les ignorons; car nous pensons, sans doute à tort, qu'étant visibles les uns aux autres, nous le sommes nécessairement à tous les autres êtres. Il est, au contraire, à présumer que ces êtres spirituels passent à travers nous sans se douter de notre présence et que n'étant sensibles et attentifs qu'à ce qui émane de l'esprit, ils ne soupçonnent et ne découvrent notre existence qu'à proportion que nous nous rapprochons de l'état où ils sont.