I

Le même soldat, devenu mon filleul de guerre, m'écrit encore:

«J'éprouve une joie ineffable à rester l'homme moyen et à professer le vide. J'ai senti la grande paix descendre en moi, le jour où je me suis résigné au sort commun, c'est-à-dire à l'ignorance et à la mort. J'ai trouvé la vie en y renonçant, et me sens très riche depuis que je ne suis plus rien. Ne me tentez pas vers cette subtile vanité spirituelle qui constitue l'un des plus formidables obstacles à la dernière libération du moi. Orgueilleux, certes, je le fus, et ne le suis que trop encore, mais nous ne pouvons extraire des vertus que de nos vices. Avec plus d'ardeur que je n'ai embrassé le fantôme d'une supériorité individuelle, je tends les bras vers l'égalité dans l'homogène, vers la plénitude du vide…»

Il a raison, mais il pense ici avec le lobe oriental de son cerveau, le lobe asiatique, et la pensée de ce lobe ne conseille que l'inaction, le renoncement, «l'enchantement du désenchanté», comme disait Renan, ou plutôt la satisfaction du désespoir. Il est certain que tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons, tout ce que nous savons, nous engage dans ce désespoir, que nos méditations—surtout celles de ce même lobe asiatique—peuvent du reste rendre très vaste, aussi beau et presque aussi habitable que l'espoir. Mais que savons-nous, au regard de ce que nous ne savons pas? Nous ignorons tout ce qui nous précède et tout ce qui nous suit, et, en un mot, le tout de l'univers. Notre désespoir, qui paraît d'abord le dernier mot et le dernier effort de la sagesse est donc fondé sur ce que nous savons, qui n'est rien, tandis que l'espoir de ceux que nous croyons moins sages peut se fonder sur ce que nous ignorons, qui est tout.

Encore qu'il s'y mêle, si nous voulons être tout à fait justes, plus d'une raison d'espérer que nous ne rappellerons pas ici; admettons donc qu'en ce rien que nous savons ne se trouve que le désespoir, et que l'espoir ne soit qu'en ce tout que nous ignorons. Mais au lieu de n'écouter que notre lobe oriental qui nous conseille d'accepter cette ignorance inactive et d'y ensevelir notre existence, n'est-il pas plus raisonnable de faire travailler en même temps notre lobe occidental qui cherche à découvrir ce tout? Il est possible qu'il y trouve aussi, en fin de compte, le désespoir, mais c'est peu probable, car on ne saurait imaginer un univers qui ne serait qu'un acte de désespoir. Or, si l'univers n'est pas un acte de désespoir, rien de ce qui s'y trouve n'a de raisons de désespérer. En tout cas et en attendant, cette recherche nous permettra sans doute d'espérer aussi longtemps qu'existera cet univers.