II

Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche sur la nature et qui voit, à mesure qu'il avance, les mystères se multiplier et s'étendre en tous sens, à l'infini, c'est le découragement devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d'effort, à s'endormir dans l'«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu'il a appris qu'il ne saura jamais rien.

Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose à faire en cette vie qu'à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre raison d'être, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est qu'un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et sans remède, la désertion inexcusable.

Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout, et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Véda, que Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris conscience de soi, ignore d'où il vient et où il va, ce qu'il fut et ce qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part, il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais, attendu, ainsi que je l'ai déjà dit, qu'il n'y a aucune raison pour qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a pu faire dans l'infini des temps qui nous précéda.

S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait ce qu'il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu'il nous aurait déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas préféré le néant ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur stable, immuable, incontestable et compréhensible?

Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à travers l'espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas encore atteint.

On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de l'étroitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de même de tout espoir.

XIV
MACROCOSME ET MICROCOSME

Les biologistes constatent que l'embryon humain récapitule—très rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement dans les derniers—toutes les formes de vie qui ont précédé l'homme sur cette terre.

La tache arrondie qu'est le germe devient une sphère creuse, une sorte de sac à paroi double, qu'on appelle Gastrula et dont l'orifice d'invagination resserré prend le nom de Blastopore. C'est la vie protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle succède, à la suite de transformations qu'il serait trop long d'énumérer, la vie polypéenne.

Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon est pourvu d'une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a alors l'aspect d'un têtard et vit d'une vie toute aquatique, baigné dans le liquide amniotique qui représente pour lui l'eau dans laquelle évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens.

Il s'agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu'on en fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à l'origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou s'humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations, recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est énorme la vésicule ombilicale. C'est la période incohérente et monstrueuse qui correspond à l'époque de démence et de gigantisme où la nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux, crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien de la vie qu'elle créait.


Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont, sans doute, beaucoup d'incidents nous échappent ou ne fixent pas assez notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que nous ne connaissons pas, qui n'ont même pas laissé de traces géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment plus grand que celui des espèces que nous connaissons.

Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnaître ses torts, profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à peu, acquérir le sens de l'équilibre, de l'économie et de la mesure.

Entre la période géologique qui correspond à l'apparition de l'homme sur la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve d'autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L'accouchement est, en effet, précédé d'un déluge en miniature causé par le déchirement des enveloppes fœtales qui laissent échapper le liquide amniotique. Puis, l'enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu où règne une température de plus de trente-sept degrés, à l'air extérieur qui en compte à peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible qu'elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur.


Quelle est la signification de cette étrange récapitulation?

Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite évolution embryonnaire qui prépare la naissance de l'homme, répète la grande évolution terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu'une vaste période embryonnaire qui préparerait une naissance qu'on ne peut pas encore imaginer. Je ne sais s'il réussira à étayer suffisamment cette gigantesque hypothèse. S'il y parvient, il nous aura réellement fait faire, ainsi qu'il le promet, «un pas dans l'essence des choses». En attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette fois, qui, pour être moins inattendue n'a jamais été mise en lumière avec autant de patience et n'est pas moins grosse de conséquences.


Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l'homme réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque être résume en lui tous ceux qui l'ont précédé; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre biologique tout entier, à tel point que si l'on dissociait son corps, si l'on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à repeupler la terre de toutes les espèces qu'elle a portées, depuis le protoplasme primitif jusqu'à cette synthèse, cet aboutissement que nous sommes.

On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l'état d'ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous. Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer dans une hypothèse naturellement invérifiable.


Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figuré, comme le pressentait le langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que notre cœur n'est au fond qu'une méduse, que nos reins sont des éponges, que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores renaîtraient de notre œil, que les reptiles se retrouveraient dans notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire; et ainsi de suite.

Je le répète, il ne s'agit pas ici de métaphores et de correspondances plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de constatations rigoureusement et méticuleusement établies.

Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés jusqu'ici, nous mène à des conclusions qu'il est bien difficile de contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop près que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd'hui que ce n'est pas seulement littérairement défendable, mais scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des oiseaux, des mammifères ou de n'importe quel monstre qui a souillé ou épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une occasion pour s'évader de nous, reparaître, se reconstituer, se développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi justement qu'à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d'Emerson disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l'homme subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son corps, comme si elles sortaient de l'Arche de Noé, depuis le protozoaire presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le déluge qui lècheraient les toits de nos maisons.

Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées; et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.

XV
L'HÉRÉDITÉ ET LA PRÉEXISTENCE

Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa volonté.

Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire, frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce, irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.

Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord, est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue.

Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude, à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas encore.—Qu'en savons-nous?—N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la préexistence ou la prénatalité.

De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées? Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives? Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?

Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide, il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions, comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et en arrière, dans l'infini du temps?

On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux, inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le type qui s'emparera des meilleures positions du cœur ou du cerveau. Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué, inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes, dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres, des défections regrettables, des compétitions, des intrigues incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort.

Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie? Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe, circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous passons aux autres, donne une forme.

Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments, à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre.

Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances, elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous, déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne saurait être entièrement étranger.

En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique, isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle, peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un peu plus claire…

XVI
LA GRANDE RÉVÉLATION