I
Nous désespérons de connaître jamais l'origine de l'univers, son but, ses lois, ses intentions, et nous finissons par douter qu'il en ait. Il serait plus sage de très humblement nous dire que nous ne sommes pas à même de les concevoir. Il est probable que s'il nous livrait demain la clef de son énigme, nous serions, autant qu'un chien à qui l'on montre la clef d'une horloge, incapable d'en comprendre l'usage. En nous révélant son grand secret, il ne nous apprendrait presque rien, ou du moins cette révélation n'aurait qu'une influence insignifiante sur notre vie, notre bonheur, notre morale, nos efforts et nos espérances. Elle planerait à de telles hauteurs que personne ne l'apercevrait; tout au plus débarrasserait-elle le ciel de nos illusions religieuses, ne laissant, à la place qu'elles y occupaient, que le vide infini de l'éther.
Il n'est pas dit, du reste, que nous ne possédions pas cette révélation. Il est fort possible que les religions de peuples disparus, Lémures, Atlantes et beaucoup d'autres, l'aient connue; et que nous en retrouvions les débris dans les traditions ésotériques parvenues jusqu'à nous. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'à côté de l'histoire extérieure et scientifique, existe une histoire secrète de l'humanité qui tire sa substance de légendes, de mythes, d'hiéroglyphes, de monuments étranges, d'écrits mystérieux, du sens caché des livres primitifs. Il est certain que si l'imagination des interprètes de cette histoire occulte est souvent hasardeuse, tout ce qu'ils affirment n'est pas à dédaigner et mériterait d'être un jour examiné plus sérieusement qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
L'essentiel de cette révélation ésotérique est fort bien résumé par M. Marc Saunier, disciple de Fabre d'Olivet et de Saint-Yves d'Alveydre, dans son livre: la Légende des Symboles. «Les Initiés, dit-il, ont toujours considéré chaque continent comme un être soumis aux mêmes lois que l'homme. Pour eux, les minéraux en constituent l'ossature, la flore, la chair, la faune, les cellules nerveuses, et les races humaines, la substance grise du cerveau. Ce continent ne serait lui-même qu'un organe de la terre dont chaque homme serait une cellule pensante, et dont la totalisation des pensées humaines exprimerait la pensée. La terre elle-même ne serait qu'un organe du système solaire considéré à son tour comme individu, et notre système solaire ne serait lui aussi qu'un organe d'un autre être de l'infini, dont l'étoile Alpha du Bélier manifesterait le cœur. Et enfin, par une dernière synthèse, on arrive au Cosmos qui exprime la totalisation générale de tout, en un être dont le corps est le monde, et la pensée, l'intelligence universelle, divinisée par les religions.»
Le fond de leur doctrine est nettement évolutionniste. Chaque continent n'a fait que transformer à son heure, et selon son idéal, les germes issus des terres hyperboréennes, et l'homme n'est que le résultat d'une évolution animale. Ils l'empruntent d'ailleurs presque totalement aux Hindous et précèdent ainsi de plusieurs milliers d'années les dernières hypothèses de notre science actuelle.
Mais, sans nous attarder dans ces sables mouvants, allons directement aux sources claires et sûres. Nous possédons, en effet, dans les livres sacrés et secrets de l'Inde, dont nous ne connaissons d'ailleurs qu'une infime partie, une cosmogonie qu'aucune pensée européenne n'a jamais dépassée. Il ne serait pas juste de dire que du premier coup elle atteignit les dernières limites où l'intelligence de l'homme puisse se hasarder sans se dissoudre dans l'infini, car elle est l'œuvre de siècles dont nous ne savons pas le nombre; mais il est incontestable qu'elle précède toutes les autres, que sa naissance est antérieure à tout ce que nous connaissons, et qu'à l'origine de tout, elle est allée au delà de tout ce que nous avons appris et de tout ce que nous pouvons imaginer de plus grand.
La première, par exemple, bien avant nos temps historiques, elle a su nous donner une idée concrète et vertigineuse de l'infini du temps. Le livre de Manou nous apprend que douze mille années des mortels ne représentent pour les dieux qu'un jour et une nuit; leur année composée de trois cent soixante jours compte donc quatre millions trois cent mille ans. Mille années des dieux ne forment à leur tour qu'un seul jour de Brahma, c'est-à-dire quatre milliards trois cent vingt millions d'années humaines, représentant la vie totale de notre globe; et la nuit de Brahma est d'égale durée. Trois cent soixante de ces jours et nuits font une année de ce dieu, et cent de ces années constituent une de ses vies, c'est-à-dire la durée de l'univers représentée par le chiffre formidable de trois cent onze mille et quarante milliards d'années. Après quoi, il recommence une autre vie. En ce moment, nous n'avons pas encore atteint le midi du jour actuel de Brahma, ni la moitié de la vie de notre globe terrestre.
Pour compléter cette esquisse de l'immense chronologie védique, je continue de me servir des notes que veut bien me confier mon filleul de guerre qui possède à fond cette science trop négligée. On verra du reste que chronologie et cosmogonie sont ici intimement liées.
«La journée de Brahma (quatre milliards trois cent vingt millions d'années) se décompose en quatorze vies de Manou, dont sept Manvantaras et sept Pralayas alternatifs. Le mot Manvantara veut dire intervalle entre deux Manous: l'un de ceux-ci apparaît à l'aurore et l'autre au crépuscule de cette période d'activité terrestre. Le Manou matinal donne son nom au Manvantara, et le Manou vespéral préside au Pralaya, c'est-à-dire à la période de dissolution, ou de statu quo négatif, mort, sommeil ou inertie selon le cas, qui sépare deux vagues de vie.
«L'évolution universelle est une chaîne sans commencement ni fin dont chaque anneau apparaît et disparaît tour à tour dans notre champ de conscience. Brahma lui-même ne meurt que pour renaître. Mais pour le souverain des mondes comme pour un astre quelconque ou pour le dernier des êtres organiques, il n'y a de mort et de dissolution qu'au point de vue individuel. L'obscurité est la rançon de la lumière, le soir compense le matin, la vieillesse est le prix de la jeunesse et la mort le revers de la vie. En réalité cependant, toute évolution est continuelle en même temps que discontinue; les Manvantaras et Pralayas sont à la fois simultanés et successifs; chaque vie individuelle est engendrée par son double élémental et engendre son double résidual. Tout déclin de vie dans un lieu donné coïncide avec une croissance d'être dans un lieu correspondant et se poursuit par une renaissance en un lieu nouveau. Au fond, il n'y a pas de vie individuelle. Nous sommes à la fois nous-même et un autre, nous-même et plusieurs autres, nous-même et tous les autres, nous-même et l'univers, nous-même et l'infini.
«L'évolution de notre globe terrestre est un cycle infinitésimal de cette évolution universelle, correspondant seulement à un jour et une nuit de Brahma et se divise en quatorze cycles composés chacun d'un Manvantara et d'un Pralaya. Le cycle de l'évolution organique sur notre globe solidifié représente une seule de ces subdivisions, c'est-à-dire que le rayon de la sphère organique n'est qu'un quatorzième du rayon de la sphère minérale. L'évolution minérale est évidemment continue, de la formation à la dissolution du globe. Si, entre les périodes d'activité géologiques, il existe un Pralaya quelconque, celui-ci, en dépit de l'étymologie du mot, doit être, non pas une dissolution parfaitement inconcevable au point de vue logique et scientifique, mais une période d'inertie ou de ralentissement, dont l'hypothèse est très admissible, et dont les périodes glaciaires survenues au cours même du Manvantara actuel nous offrent un exemple. Dans les cycles antérieurs de Manou, la terre a passé successivement par les divers états de condensation que la science considère comme ignés et qui correspondent à l'évolution élémentaire, éthérée, gazeuse et liquide. Pendant ces longues périodes, la vie actuelle existait en potentialité dans l'âme de la terre et en réalité sur d'autres globes que le nôtre.»
Mais ne poussons pas plus loin cette esquisse dont la complication deviendrait inextricable. Rappelons simplement cette magnifique doctrine de la réincarnation qui, à toutes les questions du juste et de l'injuste, immortelle torture des mortels, est la réponse la plus ancienne, la seule décisive et sans doute la plus plausible; et son corollaire, cette loi du Karma comme le dit si bien mon filleul, «la plus admirable des découvertes morales: elle représente la liberté abstraite, et suffit à affranchir la volonté humaine de tout être supérieur ou même infini. Nous sommes nos propres créateurs et les seuls maîtres de notre destin; nul autre que nous-même ne nous récompense ou ne nous punit; il n'y a pas de péché, mais seulement des conséquences; il n'y a pas de morale, mais seulement des responsabilités. Or, le Bouddha enseignait qu'en vertu même de cette loi souveraine, l'individu doit renaître pour moissonner ce qu'il a semé: cette certitude de renaissance suffisait à neutraliser l'horreur de la mort.»
Tout cela n'est-il qu'imaginaire, rêves de cerveaux plus ardents que les nôtres, hallucinations d'ascètes qu'étourdissent le jeûne et l'immobilité ou échos de traditions immémoriales laissées par d'autres races ou des êtres antérieurs à l'homme et plus spirituels? Il est impossible de s'en rendre compte, mais quelle qu'en soit l'origine, il est certain que le monument, dont nous n'avons entrevu qu'un angle de la base, est prodigieux et n'a pas l'air humain. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nos sciences modernes, notamment l'archéologie, la géologie et la biologie, confirment plus qu'elles n'infirment l'une ou l'autre de ces révélations.
Mais là n'est pas, pour l'instant, la question. Admettons que l'une d'elles, celle des livres sacrés de l'Inde, par exemple, soit vraie, incontestable et scientifiquement établie par nos recherches, ou qu'une communication interplanétaire ou une déclaration d'un être surhumain ne permette plus de douter de son authenticité: quelle influence une telle révélation aura-t-elle sur notre vie? Qu'y transformera-t-elle, quel élément nouveau apportera-t-elle à notre morale, à notre bonheur? Sans doute fort peu de chose. Elle passera trop haut, elle ne descendra pas jusqu'à nous, elle ne nous touchera point, nous nous perdrons en son immensité, et, au fond, sachant tout, nous ne serons ni plus heureux ni plus savants que lorsque nous ne savions rien.
Ne pas savoir ce qu'il est venu faire sur cette terre, voilà le grand et l'éternel tourment de l'homme. Or, il faut bien se dire que la vérité vraie de l'univers, si nous l'apprenons quelque jour, sera probablement assez semblable à l'une ou l'autre de ces révélations qui, ayant l'air de nous apprendre tout, ne nous apprennent rien. Elle aura du moins le même caractère inhumain. Il faudra bien qu'elle soit aussi illimitée dans l'espace et le temps, aussi abyssale, aussi étrangère à nos sens et à notre cerveau. Plus la révélation sera immense et haute, plus elle aura chance d'être vraie; mais plus aussi elle s'éloignera de nous, moins elle nous intéressera. Nous ne pouvons guère espérer de sortir de ce dilemme décourageant: les révélations, les explications ou les interprétations trop petites ne nous satisferont point parce que nous les pressentirons insuffisantes, et celles qui seront trop grandes passeront trop loin de nous pour nous atteindre.