IV

Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il est incontestable que cette morale et cette justification de la justice est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus rassurante que l'homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément. Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne finisse pas à l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital, qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à l'examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange, moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d'abord certain que si tout se transforme, rien ne périt ou n'est anéanti dans un univers qui n'a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce que nous appelons néant ne saurait donc être qu'un autre mode d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que le corps qui n'est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est non moins difficile d'accepter que, s'il était animé par un esprit,—ce qu'il n'est guère possible de contester,—cet esprit disparaisse sans laisser aucune trace.

Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est vrai, nous n'avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu'on lui donne, s'en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y dissoudre, s'y perdre et y disparaître, ou du moins s'y mêler, s'y confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement être absorbé dans l'immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l'univers. Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n'est pas celle qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de s'évader et s'égarer dans l'illimité qui l'épouvante, il cherche autour de soi un séjour analogue à celui qu'il vient de quitter. Évidemment, ce n'est qu'une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible, elle se présente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la plus ancienne tradition de l'humanité, une tradition peut-être préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l'expérience tend à démontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu'il convient de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait jusqu'ici.