V
Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve, on n'a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle, jusqu'à leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre d'existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n'en est pas et sans doute n'en sera jamais suffisamment écarté pour qu'elles deviennent réellement probantes.
On trouve encore, dans le même ordre d'idées, certains cas de réincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relaté dans le numéro de juillet 1913 des Annales des Sciences psychiques. Ce cas, presque indubitable, est très curieux; mais s'il n'est pas unique, ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire état.
Restent enfin ce qu'on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive assez souvent qu'un homme transporté dans un pays inconnu, dans une ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais visités, y éprouve l'étrange et très nette impression du «déjà vu». Il lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles, jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et qu'il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails. Qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement éprouvé une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et décrire d'avance ce qu'on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce réellement souvenir d'existences antérieures, phénomène télépathique ou mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples artisans, connaître d'emblée presque tous les secrets de leur art ou de leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider?
Voilà à peu près tout ce qu'on peut invoquer en faveur de la réincarnation. Ce n'est pas suffisant pour emporter la balance. Mais toutes les autres suppositions, théories ou religions, hors le spiritisme, qui du reste s'accorde parfaitement avec les existences successives, ont de moins solides étais et même, à dire le vrai, n'en possèdent point du tout. Ils auraient donc mauvaise grâce de reprocher à celle que nous examinons la fragilité de ses arguments.
Encore une fois, qu'il serait souhaitable que tout cela fût vrai! Il n'y aurait plus d'incertitudes morales, plus d'inquiétude de la justice. Et c'est si beau, si parfait, que c'est peut-être réel. Un tel rêve, fait depuis si longtemps, depuis l'origine du monde, par tant de milliards d'hommes et qui, malgré des déformations nombreuses et profondes, fut en somme l'unique rêve de l'humanité, il est bien difficile d'admettre que d'un bout à l'autre il soit faux. Il n'est pas possible d'établir qu'il est fondé; mais au rebours de la plupart des religions qui en dérivent, il n'est pas possible non plus de démontrer qu'il est imaginaire et fabriqué de toutes pièces; et, dans le doute, pourquoi ne serait-il pas permis à la raison qu'il ne froisse jamais, de l'accepter, et au cœur d'espérer et d'agir comme s'il était vrai, en attendant que la science le confirme ou l'infirme ou nous en donne un autre qu'elle ne sera peut-être jamais à même d'élaborer?
Ce qui rebute d'abord beaucoup de ceux qui l'étudient, c'est l'affirmation trop assurée et arbitraire de mille petits détails, interpolations probables, comme en toutes religions, d'esprits inférieurs animés d'un zèle étroit et maladroit. Mais ces détails, regardés d'un peu haut, n'altèrent en rien les grandes lignes qui demeurent incommensurables, admirables et pures.