VI

Du reste, que la réincarnation soit admise ou rejetée, il y a sûrement survivance, puisque la mort et le néant ne se peuvent concevoir: et tout se réduit une fois de plus au problème de l'identité continuée. Même dans la réincarnation, cette identité, à notre point de vue actuel et borné, n'aurait qu'un intérêt relatif, attendu que toute mémoire des existences antérieures étant abolie, elle nous échapperait forcément. Demandons-nous, au surplus, si cette question de la personnalité sans solution de continuité a réellement l'importance que nous y attachons; et si cette importance n'est pas une erreur, un aveuglement passagers de notre égoïsme, de notre intelligence terrestres. Toujours est-il que nous l'interrompons et la perdons chaque nuit sans nous en inquiéter. Il nous suffit d'être assuré que nous la retrouverons au réveil pour nous tranquilliser. Mais supposons que ce ne soit pas le cas et qu'un soir on nous avertisse que nous ne la récupérerons point, qu'au matin suivant nous aurons oublié toute notre existence passée et recommencerons une vie nouvelle sans aucun souvenir qui nous rattache à l'ancienne. Aurions-nous la même épouvante, le même désespoir que si nous avions été prévenu que nous ne nous réveillerions point et serions précipité dans la mort? Je ne le crois pas, je pense même que nous en prendrions assez allègrement notre parti. Peu nous chaudrait que nous eussions à perdre la mémoire d'un passé, mêlé comme tous les passés, de plus de maux que de biens, pourvu que la vie continuât. Ce ne serait plus notre vie, elle n'aurait plus rien de commun avec celle de la veille; néanmoins nous ne croirions pas la perdre et nous garderions je ne sais quel espoir de retrouver ou de reconnaître quelque chose de nous-même dans l'existence à venir. Nous aurions soin de préparer celle-ci, de la mettre à l'abri du malheur et de la misère, de la rendre d'avance aussi agréable, aussi heureuse que possible. Il pourrait, il devrait en être de même, non seulement si nous croyons à la réincarnation, parce que le cas serait à peu près identique, mais encore si nous n'y croyons pas, puisqu'une survivance quelconque est presque certaine et que l'anéantissement total est réellement inconcevable.