VI
Quoi qu'il en soit, ce que nous avons suffit à troubler profondément, et le contrôle que permettent les fragments sauvés de l'antiquité historique écarte absolument, quant aux éléments essentiels, tout soupçon de fraude ou de mystification plus ou moins récente. Au surplus, une fraude ou une mystification de ce genre ne paraît guère possible et serait tellement géniale qu'il faudrait l'admirer comme un phénomène presque égal à celui dont elle voudrait donner l'illusion, et convenir que jamais l'esprit de l'homme ne plongea plus avant dans l'infini du temps et de l'espace, dans l'origine des choses et ne s'éleva à de pareilles hauteurs. Elle aurait profité, cette révélation, de tout l'acquis de la science et de la pensée d'aujourd'hui, qu'elle n'aurait pu, sur le rythme des éternités, sur le va-et-vient du toujours devenir, sur le cycle sans fin et les existences périodiques du moi, sur la naissance, le mouvement et l'évolution des mondes, sur les souffles divins de l'intelligence qui les animent, sur Maya, l'éternelle illusion de l'ignorance, sur la lutte pour la vie, la sélection naturelle, le développement graduel et la transformation des astres et des hommes, sur les fonctions et les énergies de l'éther, sur la justice immortelle et infaillible, sur l'activité intermoléculaire et fantastique de la matière, sur la nature de l'âme et sur l'existence de l'immense puissance innommable qui gouverne l'univers, en un mot sur toutes les énigmes qui nous assaillent et tous les mystères qui nous accablent, nous donner des hypothèses plus satisfaisantes, plus logiques, plus cohérentes, plus plausibles, plus synthétiques, plus dignes de l'infini qu'elles cherchent à embrasser et que bien souvent elles semblent étreindre.
Mais, hâtons-nous de le répéter, il ne saurait être sérieusement question de fraude, puisque les textes ou les traditions qu'on pourrait suspecter se trouvent corroborés par d'autres textes, les inscriptions sacrées de l'Égypte, par exemple, que nul ne songe à contester. Tout au plus, rencontrera-t-on quelques passages antidatés par le zèle imprudent d'adeptes ou de commentateurs, quelques interpolations qui ne font qu'enguirlander les grandes lignes. Il s'agit bien, dans l'ensemble, d'une révélation qui remonte infiniment plus haut que tout ce que nous avons appelé la préhistoire, et dès lors il est légitime que notre étonnement n'ait plus de bornes.