V
C'est dans les livres sacrés de l'Inde que nous trouvons les traces les plus sûres et les plus abondantes de cette cosmogonie ou de cette révélation.
Il y a moins d'un siècle, on ignorait à peu près totalement l'existence de ces livres. Leurs interprètes ont pris deux routes différentes. D'un côté, des savants, qu'on pourrait appeler officiels, ont donné la traduction d'un certain nombre de textes qu'on pourrait également qualifier d'officiels, textes qu'ils ne comprennent pas toujours et que leurs lecteurs comprennent encore moins. De l'autre, des initiés ou soi-disant tels, avec le concours d'adeptes d'une fraternité occulte, ont proposé, de ces mêmes textes ou d'autres plus secrets, une interprétation nouvelle et plus impressionnante. Ils inspirent encore, à tort ou à raison, quelque méfiance. On doit admettre l'authenticité et l'antiquité de certaines traditions, de certains écrits primitifs et essentiels, bien qu'il soit impossible de leur assigner une date approximative, tant ils se perdent dans les brumes de la préhistoire. Mais ils sont à peu près incompréhensibles sans clefs et sans commentaires, et c'est ici que commencent les doutes et les hésitations. Un grand nombre de ces commentaires sont également très anciens et, à leur tour, ont besoin de clefs, d'autres paraissent plus récents, d'autres enfin semblent contemporains et le départ est souvent malaisé entre ce qui se trouve en puissance dans l'original et ce que les interprètes croient y trouver ou y ajoutent plus ou moins volontairement. Or, le plus frappant, le plus grandiose et, en tout cas, le plus clair de la doctrine réside souvent dans les commentaires.
Il y a ensuite, comme je viens de le dire, la question des clefs, intimement liée à la précédente. Ces clefs sont plus ou moins maniables, s'imposent plus ou moins, paraissent parfois chimériques ou arbitraires, ne sont livrées qu'avec d'étranges précautions, une à une et parcimonieusement, et peuvent ouvrir plusieurs sens superposés. Et tout cela s'accompagne de réticences bizarres, de secrets soi-disant dangereux ou terribles, retenus au moment décisif, de révélations qu'on prétend incommunicables avant bien des siècles. Des portes qu'on allait franchir se referment brusquement à l'instant qu'on entrevoyait enfin un horizon longtemps promis, et derrière chacune d'elles se cache un initié suprême, un Maître encore vivant, gardien sacré des derniers arcanes, qui sait tout mais ne veut ou ne peut rien dire.
Notez, en outre, qu'une foule d'illuminés plus ou moins intelligents, de jeunes filles et de vieilles dames déséquilibrées, de naïfs qui adoptent d'emblée et aveuglément ce qu'ils ne comprennent pas, de mécontents, de ratés, de vaniteux, de roublards qui pèchent en eau trouble, en un mot la tourbe habituelle et suspecte qui s'agglomère autour de toute doctrine, de toute science, de tout phénomène un peu mystérieux, a discrédité ces premières interprétations ésotériques, dont la source même n'est pas très claire. Ajoutez enfin que l'incendie de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, où s'était entassée toute la science de l'Orient, l'anéantissement, au XVIe siècle, sous le règne mongol d'Akbar, de milliers d'œuvres sanscrites, la destruction systématique et impitoyable, surtout aux premiers siècles de l'Église et durant le Moyen Age, de tout ce qui se rapportait ou faisait allusion à cette révélation gênante et redoutée, nous ont enlevé nos meilleurs moyens de contrôle. Les adeptes, il est vrai, affirment, d'autre part, que les textes véritables, ainsi que les vieux commentaires qui seuls les rendent compréhensibles, existent encore dans des cryptes secrètes, dans des bibliothèques souterraines du Thibet ou de l'Himalaya, aux livres plus innombrables que tous ceux que nous possédons en Occident, et qu'ils reparaîtront dans un âge plus éclairé. C'est possible, mais en attendant ils ne nous sont d'aucun secours.