XI
Karma punirait donc le défaut d'intelligence? Et d'abord pourquoi pas? C'est le seul mal réel sur cette terre; et si tous les hommes étaient souverainement intelligents, il n'y aurait plus de malheureux. Mais où serait la justice? Nous possédons l'intelligence que la nature nous a donnée; c'est elle et non point nous qui devrait être responsable. Entendons-nous. Karma ne punit pas à proprement parler; il nous met simplement, après nos existences et nos sommeils successifs, au plan où notre intelligence nous avait laissés, entourés de nos actes et de nos pensées. Il constate et enregistre. Il nous prend tels que nous nous sommes faits, nous donne l'occasion de nous refaire, d'acquérir ce qui nous manque et de nous élever aussi haut que les plus hauts. Nous nous éléverons forcément, mais la lenteur ou la rapidité de notre ascension ne dépend que de nous. En fin de compte, l'injustice apparente qui accorde aux uns plus d'intelligence qu'aux autres, n'est qu'une question de date, une loi de croissance, d'évolution, qui est la loi fondamentale de toutes les vies que nous connaissons, depuis l'infusoire jusqu'aux astres. Nous ne pourrions nous plaindre que d'être venus plus tard que les autres; mais les autres à leur tour, avec plus de raison, pourraient se plaindre d'avoir été appelés trop tôt, de n'avoir pu profiter tout de suite de tout ce qui depuis leur naissance fut acquis. Il eût donc fallu, pour éviter nos récriminations, que d'emblée nous fussions tous sur le même plan, que nous fussions tous nés en même temps. Mais alors, l'univers eût été parfait, complet, immuable; immobile depuis le premier moment de son existence et de la nôtre. C'eût peut-être été préférable, mais il n'en est pas, il n'est sans doute pas possible qu'il en soit ainsi; en tout cas, aucune métaphysique, aucune religion, pas même la première, la plus grande, la plus haute, mère de toutes les autres, n'a eu l'idée d'écarter l'indiscutable, l'indubitable loi du mouvement infini, de l'éternel devenir; et il faut convenir que tout semble lui donner raison. Il est probable que rien ne serait s'il en était autrement; et que quelque chose ne peut être qu'à condition de devenir meilleur ou pire, de monter ou de descendre, de se composer pour se décomposer et se recomposer, et que le mouvement est plus essentiel que l'être ou la substance. Il en est ainsi parce qu'il en est ainsi. Il n'y a rien à faire, rien à dire, il n'y a qu'à constater. Nous sommes dans un monde où la matière périrait et disparaîtrait plutôt que le mouvement; ou plutôt où matière, espace, durée, existence et mouvement ne sont qu'une seule et même chose.