SCÈNE IV

Devant le château.

Entrent Golaud et le petit Yniold.

GOLAUD.

Viens, nous allons nous asseoir ici, Yniold; viens sur mes genoux: nous verrons d'ici ce qui se passe dans la forêt. Je ne te vois plus du tout depuis quelque temps. Tu m'abandonnes aussi; tu es toujours chez petite-mère… Tiens, nous sommes tout juste assis sous les fenêtres de petite-mère.—Elle fait peut-être sa prière du soir en ce moment… Mais dis-moi, Yniold, elle est souvent avec ton oncle Pelléas, n'est-ce pas?

YNIOLD.

Oui, oui; toujours, petit-père; quand vous n'êtes pas là.

GOLAUD.

Ah! Tiens, quelqu'un passe avec une lanterne dans le jardin.—Mais on m'a dit qu'ils ne s'aimaient pas… Il paraît qu'ils se querellent souvent… non? Est-ce vrai?

YNIOLD.

Oui, c'est vrai.

GOLAUD.

Oui?—Ah! ah!—Mais à propos de quoi se querellent-ils?

YNIOLD.

A propos de la porte.

GOLAUD.

Comment? A propos de la porte?—Qu'est-ce que tu racontes là?—Mais voyons, explique-toi; pourquoi se querellent-ils à propos de la porte?

YNIOLD.

Parce qu'elle ne peut pas être ouverte.

GOLAUD.

Qui ne veut pas qu'elle soit ouverte?—Voyons, pourquoi se querellent-ils?

YNIOLD.

Je ne sais pas, petit-père, à propos de la lumière.

GOLAUD.

Je ne te parle pas de la lumière: je te parle de la porte… Ne mets pas ainsi la main dans la bouche… voyons…

YNIOLD.

Petit-père! petit-père!… Je ne le ferai plus…

Il pleure.

GOLAUD.

Voyons; pourquoi pleures-tu? Qu'est-il arrivé?

YNIOLD.

Oh! oh! petit-père, vous m'avez fait mal…

GOLAUD.

Je t'ai fait mal?—Où t'ai-je fait mal! C'est sans le vouloir…

YNIOLD.

Ici, à mon petit bras…

GOLAUD.

C'est sans le vouloir; voyons, ne pleure plus, je te donnerai quelque chose demain…

YNIOLD.

Quoi, petit-père?

GOLAUD.

Un carquois et des flèches; mais dis-moi ce que tu sais de la porte.

YNIOLD.

De grandes flèches?

GOLAUD.

Oui, de très grandes flèches.—Mais pourquoi ne veulent-ils pas que la porte soit ouverte?—Voyons, réponds-moi à la fin!—non, non; n'ouvre pas la bouche pour pleurer. Je ne suis pas fâché. De quoi parlent-ils quand ils sont ensemble?

YNIOLD.

Pelléas et petite-mère?

GOLAUD.

Oui; de quoi parlent-ils?

YNIOLD.

De moi; toujours de moi.

GOLAUD.

Et que disent-ils de toi?

YNIOLD.

Ils disent que je serai très grand.

GOLAUD.

Ah! Misère de ma vie!… je suis ici comme un aveugle qui cherche son trésor au fond de l'océan!… Je suis ici comme un nouveau-né perdu dans la forêt et vous… Mais voyons, Yniold, j'étais distrait; nous allons causer sérieusement. Pelléas et petite-mère ne parlent-ils jamais de moi quand je ne suis pas là?

YNIOLD.

Si, si, petit-père.

GOLAUD.

Ah!… Et que disent-ils de moi?

YNIOLD.

Ils disent que je deviendrai aussi grand que vous.

GOLAUD.

Tu es toujours près d'eux?

YNIOLD.

Oui, oui; toujours, petit-père.

GOLAUD.

Ils ne te disent jamais d'aller jouer ailleurs?

YNIOLD.

Non, petit-père; ils ont peur quand je ne suis pas là.

GOLAUD.

Ils ont peur?… à quoi vois-tu qu'ils ont peur?

YNIOLD.

Ils pleurent toujours dans l'obscurité.

GOLAUD.

Ah! ah!…

YNIOLD.

Cela fait pleurer aussi…

GOLAUD.

Oui, oui…

YNIOLD.

Elle est pâle, petit-père!

GOLAUD.

Ah! ah!… patience, mon Dieu, patience…

YNIOLD.

Quoi, petit-père?

GOLAUD.

Rien, rien mon enfant.—J'ai vu passer un loup dans la forêt.—Ils s'embrassent quelquefois?—Non?

YNIOLD.

Ils s'embrassent, petit-père?—Non, non.—Ah! si, petit-père, si; une fois… une fois qu'il pleuvait…

GOLAUD.

Ils se sont embrassés?—Mais comment, comment se sont-ils embrassés?—

YNIOLD.

Comme ça, petit-père, comme ça!… Il lui donne un baiser sur la bouche; riant. Ah! ah! votre barbe, petit-père!… Elle pique! elle pique! Elle devient toute grise, petit-père, et vos cheveux aussi; tout gris, tout gris… La fenêtre sous laquelle ils sont assis s'éclaire en ce moment, et sa clarté vient tomber sur eux. Ah! ah! petite-mère a allumé la lampe. Il fait clair, petit-père; il fait clair.

GOLAUD.

Oui; il commence à faire clair…

YNIOLD.

Allons-y aussi, petit-père…

GOLAUD.

Où veux-tu aller?

YNIOLD.

Où il fait clair, petit-père.

GOLAUD.

Non, non, mon enfant; restons encore un peu dans l'ombre… On ne sait pas, on ne sait pas encore… Je crois que Pelléas est fou…

YNIOLD.

Non, petit-père, il n'est pas fou, mais il est très bon.

GOLAUD.

Veux-tu voir petite-mère?

YNIOLD.

Oui, oui; je veux la voir!

GOLAUD.

Ne fais pas de bruit; je vais te hisser jusqu'à la fenêtre. Elle est trop haute pour moi, bien que je sois si grand… Il soulève l'enfant. Ne fais pas le moindre bruit; petite-mère aurait terriblement peur… La vois-tu?—Est-elle dans la chambre?

YNIOLD.

Oui… Oh! il fait clair!

GOLAUD.

Elle est seule?

YNIOLD.

Oui… Non, non! mon oncle Pelléas y est aussi.

GOLAUD.

Il!…

YNIOLD.

Ah! ah! petit-père! vous m'avez fait mal!…

GOLAUD.

Ce n'est rien; tais-toi; je ne le ferai plus; regarde, regarde, Yniold!… J'ai trébuché; parle plus bas. Que font-ils?—

YNIOLD.

Ils ne font rien, petit-père.

GOLAUD.

Est-ce qu'ils parlent?

YNIOLD.

Non, petit-père; ils ne parlent pas.

GOLAUD.

Mais que font-ils?

YNIOLD.

Ils regardent la lumière.

GOLAUD.

Tous les deux?

YNIOLD.

Oui, petit-père.

GOLAUD.

Ils ne disent rien?

YNIOLD.

Non, petit-père; ils ne ferment pas les yeux.

GOLAUD.

Ils ne s'approchent pas l'un de l'autre?

YNIOLD.

Non, petit-père; ils ne bougent pas, ils ne ferment jamais les yeux… J'ai terriblement peur…

GOLAUD.

De quoi donc as-tu peur? Regarde! Regarde!

YNIOLD.

Petit-père, laissez-moi descendre!

GOLAUD.

Regarde!

YNIOLD.

Oh! je vais crier, petit-père! Laissez-moi descendre! laissez-moi descendre!

GOLAUD.

Viens! nous allons voir ce qui est arrivé.

Ils sortent.