VI.
Ce n'est pas à dire que nous reviendrons au point où nous nous trouvions autrefois, ni que l'amour, la mort, la fatalité et les autres forces mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle anciens dans notre existence réelle et dans nos oeuvres, et notamment, puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos oeuvres dramatiques. L'esprit humain, ai-je dit, à ce propos, dans une page à peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle une évolution dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est probablement l'une des plus considérables qui aient eu lieu dans le domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les lois de l'univers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou rendu presque impraticables un certain nombre d'incertitudes; et ces incertitudes étaient justement celles où se complaisaient et fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions, la force cachée qui élevait nos paroles au-dessus des paroles de la vie ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la forme plus ou moins triomphante, de la place plus ou moins prépondérante qu'il savait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques ou hostiles, tragiques ou consolatrices.