VIII.
Je ne le crois pas. Il trouvera à réaliser ces beautés, des difficultés qu'aucun poète n'avait jusqu'ici rencontrées, mais il y parviendra demain. Et aujourd'hui même, qui semble le moment le plus dangereux de l'alternative, un ou deux poètes ont réussi à sortir du monde des réalités évidentes, sans rentrer dans celui des chimères anciennes, car la haute poésie est avant tout le royaume de l'imprévu, et des règles les plus générales surgissent, comme des fragments d'étoiles qui traversent le ciel où l'on n'attendait aucune lueur, des exceptions déconcertantes. Et c'est, par exemple, La Puissance des Ténèbres de Tolstoï qui passe sur le fleuve le plus banal de la vie inférieure, comme un îlot flottant, un îlot d'horreur grandiose et tout ensanglanté de fumées infernales, mais enveloppé aussi de l'énorme flamme blanche, pure et miraculeuse qui jaillit de l'âme primitive d'Akim. Ou bien, ce sont les Revenants d'Ibsen, où éclate, dans un salon bourgeois, aveuglant, étouffant, affolant les personnages, l'un des plus terribles mystères des destinées humaines. Nous avons beau nous fermer à l'angoisse de l'inintelligible, dans ces deux drames interviennent des puissances supérieures que nous sentons tous peser sur notre vie. Car c'est bien moins l'action du Dieu des Chrétiens qui nous trouble dans le poème de Tolstoï que l'action du Dieu qui se trouve dans une âme humaine, plus simple, plus juste, plus pure et plus grande que les autres. Et dans le poème d'Ibsen, c'est l'influence d'une loi de justice ou d'injustice récemment soupçonnée et formidable; la loi de l'hérédité, loi peut-être discutable, mais si mal connue, et en même temps si plausible, que sa menace énorme cache la plus grande portion de ce qu'on y pourrait mettre en doute. Mais en dépit de ces sorties inattendues, il n'en reste pas moins que le mystère, l'inintelligible, le surhumain, l'infini--peu importe le nom qu'on lui donne--est devenu si peu maniable depuis que nous n'admettons plus a priori l'intervention divine dans les actions humaines, que le génie même n'a pas souvent de ces rencontres heureuses. Quand Ibsen, dans d'autres drames, essaie de relier à d'autres mystères les gestes de ses hommes en mal de conscience exceptionnelle ou de ses femmes hallucinées, il faut convenir que si l'atmosphère qu'il parvient à créer est étrange et troublante, elle est rarement saine et respirable, parce qu'elle est rarement raisonnable et réelle.