II
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. L’homme vulgaire qu’elle avait épousé était corroyeur de son état et avait une boutique dans une rue de Raé-Ning.
Au milieu des peaux entassées, cette délicate se tenait, avec ses yeux couleur de jade vert et ses mains couleur de jade blanc. Et des cuirs tannés montait pour elle un plus suave parfum que celui des lis ou des roses.
Elle lisait ses vers à son mari quand il était réuni dans la boutique avec ses apprentis et d’autres hommes vulgaires, ses amis. Nul ne comprenait, mais tous restaient immobiles, pleins de béatitude, sentant le souffle invisible de la beauté planer sur la maison.
Et une fois un mandarin en voyage écouta par la fente de la porte et s’émerveilla grandement. Et il prépara une troupe de cavaliers et d’hommes armés avec un palanquin d’or et de cristal pour enlever la délicate et la subtile à la boutique du corroyeur.
Elle aurait bien voulu s’en aller loin de la compagnie des hommes vulgaires pour habiter dans un palais au milieu des matières rares, pour jouir de la musique des luths, de la conversation des lettrés, de la possession des manuscrits chargés de pensées, mais quelque chose la retenait là.
C’était la voix qui n’a pas de son, le chemin qui ne mène nulle part, la mystérieuse tâche nocturne à laquelle elle s’était vouée, c’était la présence de la montagne déserte au sommet de laquelle elle devait certaines nuits, porter un bouquet de pavots blancs.