LA CHANSON DU ROHI-ROHI
Je m’aperçus, avec surprise, le long du port, que pour la première fois de ma vie j’avais oublié ma cravache.
— J’irai la chercher demain, dis-je.
Mon désir d’immobilité était remplacé par une envie de course légère, de promenade indéfinie à travers l’air transparent de la nuit.
Comme mon cousin, maintenant rassuré, commençait à m’expliquer l’utilité des pattes de tortues pour la fabrication de l’écaille fondue, je profitai de l’attention qu’il portait à son sujet et d’un tournant de rue pour me mettre brusquement à courir dans une direction inverse à la sienne. Je le perdis sans difficulté.
Je franchis comme en rêve la série de ponts jetés sur les étangs qui entourent le port, je longeai les jardins de M. Whampoa, je pris la route bordant la rivière, je m’enfonçai dans l’intérieur de l’île.
J’étais possédé par une singulière allégresse. Je voyais à la clarté des étoiles pâlissantes les bungalows accrochés au flanc des collines, les jardins entourés de haies d’héliotropes sauvages et d’aloès, les avenues hâtivement taillées dans la forêt.
Il y avait sur mon passage, dans les branches des arbres, des bruits d’ailes, de vols d’oiseaux nocturnes que je mettais en fuite. Le sentiment que des créatures légères pouvaient se soulever dans l’air délicieux de la nuit, traverser les vapeurs flottantes, s’élever plus haut que la cime des arbres, me donnait un curieux sentiment d’envie, un désir de voler comme elles dans l’espace et je me surpris à ouvrir mes bras tout en courant et à les agiter comme si j’étais un homme, porteur d’ailes.
Je gravissais maintenant la pointe de Bukit-Timah afin de découvrir à son sommet la rade, le détroit, l’horizon des mers. J’avais dépassé l’établissement des jésuites quand le pressentiment de l’aurore se répandit mystérieusement autour de moi en une confuse blancheur.
La route se terminait au sommet de la pointe par une vaste clairière et au milieu de cette clairière, dominant la masse des nopals, des aréquiers, des bambous, des banians, jaillissait, comme un balai dominateur, un prodigieux cocotier.
Et à la minute où j’atteignis la clairière un rohi-rohi, oiseau minuscule, perché sur la plus haute branche de ce cocotier, commença son chant régulier, annonciateur du soleil levant.
Ma première pensée, une inexplicable pensée, telle que je n’en avais jamais eue de semblable, fut de gravir le cocotier et de chanter avec le rohi-rohi. Mais cette tentative eût été vaine vu la hauteur de l’arbre. Du reste l’oiseau se serait enfui.
J’écoutai le chant du rohi-rohi et je lui trouvai une beauté inconnue qui me remplit d’émotion. Il me sembla que je comprenais le sens profond de cette matinale harmonie. Le rohi-rohi célébrait le changement des ténèbres en clarté. Il s’était perché au sommet de l’étonnant cocotier pour contempler de ce poste vertigineux, l’apparition du soleil dans la mer de Chine et glorifier cette apparition.
Mais ce qui me troublait profondément, c’était la correspondance que j’établissais entre le chant de l’oiseau et mon propre désir intérieur de voir la lumière. Moi aussi, je sentais que le soleil levant était proche, que les ombres du mal allaient se dissiper dans la forêt de mes pensées et j’aurais voulu pouvoir regarder, du haut d’un cocotier poussé en plein ciel de l’âme, la naissance de mon soleil.
Et il y avait aussi dans le chant du rohi-rohi quelque chose que je n’avais jamais entendu et dont le sens demeurait pour moi plein de mystère. J’entendais distinctement à peu près ceci :
— Nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères. Du sein des bêtes, l’homme a tiré sa forme. Je suis avec mon plumage et mon bec le fils du cocotier qui m’abrite et le cocotier ensoleillé tire lui-même sa substance de la terre originelle. Gloire au soleil qui se lève pour éclairer la famille des êtres vivants ! Car nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères.
Je me mis sur la pointe des pieds et je tendis le cou pour distinguer le contour de l’oiseau.
Très haut, dans le ciel blanchissant, je crus voir, comme un point animé, le rohi-rohi minuscule, le miraculeux chanteur auquel j’aurais aimé être pareil. Il devait habiter sous une feuille de cet arbre azuréen et recommencer chaque matin son chant d’allégresse.
Et soudain, je fus atteint, comme par une flèche, d’une affreuse idée. Les jésuites qui habitaient un peu plus loin et dont je pouvais, de l’endroit où j’étais, distinguer la chapelle, se flattaient d’être d’habiles chasseurs. Ils mangeaient des oiseaux pour leurs repas et un vieux père, particulièrement vénéré pour sa charité, que j’avais rencontré quelques jours auparavant, m’avait dit :
— Venez donc nous voir un matin à Bukit-Timah, nous vous ferons manger un salmis de rohi-rohi.
Le merveilleux oiseau était exposé à tomber sous le plomb des pieux jésuites, des charitables pères mangeurs d’animaux. Je fus tenté d’abord de courir à la porte d’entrée de l’établissement, de la heurter de mon poing, de m’élancer dans la chapelle où l’on devait célébrer certains offices matinaux et d’intimer aux jésuites l’ordre de ne plus tuer de rohi-rohi sous peine d’avoir affaire à moi. J’avais dompté des bêtes fauves, je saurais bien dompter des jésuites.
J’avais déjà fait quelques pas quand je réfléchis et je m’arrêtai. Qui étais-je pour agir ainsi ? N’étais-je pas le tueur d’animaux par excellence, le grand chasseur des forêts de Malaisie, l’acheteur et le collectionneur des bêtes en même temps que leur bourreau ? S’il avait connu ma présence, l’inoffensif rohi-rohi aurait préféré traverser l’immense mer de Chine avec ses petites ailes plutôt que de chanter à mes côtés.
Il ne m’avait pas vu, mais il pouvait me voir et me reconnaître en vertu de ces étranges signalements d’hommes que les bêtes, même celles qui appartiennent aux espèces les moins intelligentes, se transmettent dans leur langage. Ce que j’avais de mieux à faire, pour ne pas troubler le musicien aérien, c’était de m’éloigner doucement.
A petits pas je redescendis la route que j’avais gravie. Ma joie de naguère avait disparu. Je marchais la tête basse, sans hâte et à cause de cela je remarquai sur le sol une fourmi qui traînait avec peine une énorme brindille de bois, vers une fourmilière où d’autres fourmis vaquaient déjà à leurs étonnants travaux souterrains. Je pris la brindille et je la posai à l’entrée de la fourmilière. La fourmi laborieuse ne montra ni reconnaissance ni étonnement de l’intervention bienveillante d’un géant, mais reprit sa tâche comme si rien n’était arrivé.
Au même instant, un bruit se fit parmi les feuilles. J’aperçus la tête d’un roufsa, cerf aux cornes repliées et à longue barbe. Je vis une seconde ses yeux graves, puis j’entendis son galop précipité. Mais je n’eus pas le regret, que j’aurais éprouvé la veille, de ne pas avoir de fusil pour le tuer. J’aurais aimé, au contraire, caresser sa tête craintive, tirer sa barbe avec amitié.
Je m’étonnai moi-même d’un tel sentiment. C’était un homme nouveau qui descendait la hauteur de Bukit-Timah.
Cet homme nouveau remonta tout à coup en courant. Il tourna sans s’arrêter sur sa droite, il fit un immense détour pour s’en revenir vers Singapour, en regardant fréquemment et avec effroi derrière lui pour voir si personne ne le poursuivait.
J’avais pris, pour redescendre, la route en bordure de la rivière où j’étais passé avec Jéhovah et je venais de reconnaître l’endroit où je lui avais donné la mort. Au pied d’un nagah couvert de fleurs blanches, la trompe basse, fixant de mon côté ses petits yeux remplis de tristesse fidèle, j’avais cru voir l’éléphant couleur de cendres, qui s’était donné si entièrement à moi et que j’avais tué.
— Quel mystère que notre âme, me disais-je à moi-même en marchant dans les rues de Singapour.
Ce fut seulement devant ma porte que je pensai à Inès qui devait être inquiète de mon absence. Et je me dis à voix basse une autre parole entendue jadis dans la fumerie :
— Par l’opium l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale.