LES SAM-SINGS
Il n’y a pas de mystère qui nous soit extérieur. Tout est en nous, et quand une lumière s’allume, c’est d’une façon brusque. Peut-être l’huile de la lampe a-t-elle été versée depuis longtemps, la mèche mouchée à notre insu mais la clarté est soudaine.
Mon cousin, le sot de Goa était de passage à Singapour.
Il n’était pas aussi sot que je l’avais cru. Il ne s’occupait que d’écailles, dont il faisait le commerce. Il n’aimait parler que d’écailles, toucher que des écailles, il les comparait, les évaluait, les achetait avec amour. Mais c’est une solution convenable à la vie que de se spécialiser dans l’étude d’une forme de la matière et d’en chérir les variétés infinies.
Il était mon hôte, et ce fut pour l’obliger, pour lui tenir compagnie, connaître la difficulté qu’il avait à se procurer des écailles jaspées et des écailles de l’Ile de la Réunion que je le suivis, ce soir-là, à travers le quartier pourri du vieux port, sur la bosse du chameau, dans la fumerie où l’on pénètre en passant sous la porte du Tigre.
Inès avait souri d’un étrange sourire chargé d’une satisfaction contenue, quand nous avions exprimé notre intention de sortir sans elle.
— Je sortirai sans doute aussi, avait-elle dit, et je rentrerai peut-être tard.
Le Chinois saluait, l’escalier était gluant comme lorsque j’avais pénétré là pour la première fois, l’air était opaque et étouffant, les mêmes formes étaient étendues auprès des petites lampes, rien n’était changé dans la fumerie. Je remarquai pourtant dans l’obséquiosité du Chinois en nous indiquant une natte près de la fenêtre, un je ne sais quoi de haineux et de terrifié, une manière d’éviter de frôler mes vêtements, qu’il n’avait pas eue lors de ma première visite.
Notre entrée avait suscité des chuchotements, et lorsque nous nous fûmes installés à droite et à gauche de la lampe, nos voisins immédiats, des Malais ou des Hindous, que sais-je ? se levèrent silencieusement et allèrent s’étendre un peu plus loin, dans la fumée à travers laquelle nous distinguions des éclairs de regards hostiles.
Mon cousin me le fit remarquer avec une certaine crainte et me demanda s’il n’était pas plus opportun de repartir. Mais je souris en lui montrant ma cravache que j’avais posée à côté de moi.
D’ailleurs, il avait commencé la description de certaines incrustations que des artistes de Delhi font sur des écailles parfaitement blanches dont on fabrique des boîtes de grand prix. Il brûlait de continuer. Il continua en faisant griller avec agilité l’opium sur la lampe, en fumant et en me faisant fumer.
Et ce fut dans cette nuit, au milieu des évocations de boîtes blanches garnies d’émaux de Delhi, d’éventails dont les tissus viennent de Perse, de peignes dont le travail a d’incomparables spécialistes à Benarès que s’alluma parmi les petites lampes qui jonchaient le sol, parmi les nattes et les coussins de cuir dur, une lampe que mon cousin ne vit pas, qu’ignorèrent les misérables hommes de la fumerie, une lampe invisible, une éclatante lampe intérieure.
Du temps avait passé. Combien d’heures, je ne sais pas. Cela commença par l’envie étrange, monstrueuse, inattendue, de caresser un lézard. Je ressentis au bout de mes doigts l’appétence impérieuse d’une caresse légère sur une petite tête glacée.
Mon cousin aux écailles était en face de moi, mais il tournait le dos à la fenêtre, tandis que j’étais, au contraire, face à elle en sorte que je ne pouvais voir ce qui se passait dans l’intérieur de la pièce, les fumeurs étendus, ceux qui entraient et ceux qui sortaient.
Je vis mon cousin se soulever un peu sur un coude et promener un regard circulaire rempli d’inquiétude sur la région fumeuse qui était derrière moi.
— Nous ne sommes plus en sûreté, me dit-il à voix basse, en se penchant de mon côté.
Je répondis par un léger sifflement musical.
— Pourquoi siffles-tu ? me dit-il surpris.
— C’est avec l’espoir d’apprivoiser un lézard. N’y en a-t-il pas quelques-uns autour de nous ?
— Il s’agit bien de lézards ! répondit mon cousin. Je crois que nous nous sommes fourvoyés au milieu d’une bande de Sam-Sings.
Singapour était terrorisé, à cette époque, par une société secrète chinoise que l’on appelait la société des Sam-Sings. C’est à elle que l’on attribuait tous les vols et tous les crimes qui se commettaient non seulement dans l’île, mais dans toute la Malaisie.
Il y a près de la porte, reprit mon cousin, un conciliabule de gens de mauvaise mine que je reconnais pour des Sam-Sings et le Chinois, tenancier de cette maison, vient de nous désigner à eux par un signe de tête épouvantable.
J’avais beaucoup fumé et j’éprouvais, sous l’influence de l’opium, une béatitude physique délicieuse, un optimisme parfait, en même temps qu’un désir d’immobilité. Toutes les choses me paraissaient harmonieuses autour de moi et il ne me manquait que la présence d’un de ces petits lézards si fréquents dans les maisons de Malaisie.
Je rassurai mon cousin de mon mieux. Nous étions entourés de gens excellents. Je connaissais le Chinois tenancier de la porte du Tigre. D’ailleurs personne à Singapour n’oserait attaquer un homme tel que moi. Puis j’étais décidé à ne faire aucun mouvement.
Je n’avais même pas tourné la tête. Un petit lézard venait d’apparaître dans le rayon de mon regard. Il était sur le rebord de la fenêtre et je le vis qui glissait obliquement le long du mur.
Mais mon cousin posa la pipe qu’il tenait à la main et je vis ses yeux anxieusement fixés par-dessus moi, dans les ténèbres de la fumerie.
— Tu as fait condamner, il y a quelque temps, m’as-tu dit, un voleur à la prison. Il doit faire partie, comme tous les voleurs, de l’association des Sam-Sings dont quelques membres doivent être les habitués de cette maison louche. Il est vraisemblable qu’ils méditent une vengeance contre toi et par conséquent contre moi qui t’accompagne.
Je fis un geste négatif. Je lui recommandai de ne pas bouger pour ne pas effrayer le lézard qui était maintenant tout près de lui et je recommençai à siffler.
Mais mon cousin qui, contrairement à ce que j’avais pensé un instant, n’était qu’un sot et un sot timoré, se dressa à demi en m’adjurant, toujours à voix basse, de me mettre en défense, car il venait de voir l’éclair d’une lame nue.
Son mouvement fit disparaître le lézard dans quelque fente du plancher.
— Il est vrai, dis-je, que les Malais excellent à lancer le kriss. Ils le font avec une rapidité déconcertante. J’ai vu des kriss enfoncés dans du bois de teck, qui est très dur, si profondément qu’on avait de la peine à les retirer.
Et je continuais à rester immobile.
J’avais prononcé ces paroles peu rassurantes pour punir mon cousin d’avoir fait fuir le lézard par la brusquerie de son mouvement. Je ne songeais pas le moins du monde à me retourner pour voir le conciliabule redoutable. Je me trouvais bien dans la position où j’étais. Je ne bougeai pas la tête d’une ligne, mais je dis machinalement, comme si ces paroles m’étaient dictées par quelqu’un, cette phrase entendue dans ce lieu même, lors de ma première visite, cette phrase qui revenait mystérieusement à ma mémoire :
— Les hommes sont d’autant plus malheureux qu’ils éprouvent plus de haine, d’autant plus heureux qu’ils aiment davantage.
Je m’étonnai moi-même de prononcer de tels mots et je vis que mon cousin partageait ma surprise car ces paroles ne correspondaient nullement à ma personnalité et aux idées que j’exprimais habituellement. Mais il avait un sujet d’intérêt plus grave et il ne releva pas ce que je venais de dire.
Il regardait toujours l’autre extrémité de la pièce pendant qu’en proie à une indifférence totale pour la sécurité ou le danger, la vie ou la mort, je respirais largement et paisiblement. Ma tranquillité était si complète que je prêtais l’oreille pour entendre si un kriss n’allait pas siffler par-dessus les têtes. Je désignai même mentalement un point du plancher où la lame, m’ayant manqué, s’enfoncerait en vibrant. Il serait grand temps, alors, de se lever et d’aviser.
Nulle lame de kriss ne vibra. Le visage de mon cousin devint peu à peu plus calme et l’expression de terreur qu’il y avait sur ses traits finit par disparaître.
— Nous l’avons échappé belle, me dit-il. Je crois que nous ne devons notre salut qu’à l’arrivée inattendue d’un homme au type indéfinissable, misérablement habillé à l’européenne avec des pantalons trop courts, qui a calmé d’un geste cette bande de forcenés.
Je voyais, à la façon dont il me regardait, que mon cousin considérait que parmi les dangers planant sur sa tête, il y avait la perte de raison de son compagnon. Aussi m’exhorta-t-il à un prompt départ. Et il ajouta :
— Ils sont tous partis maintenant.
Un immense besoin de sincérité était en moi et me poussa irrésistiblement à lui dire que je l’avais toujours considéré comme un sot, puis que je l’avais jugé moins sot, mais qu’en ce moment, j’étais revenu à ma première opinion.
Il se contenta de hocher la tête, attribuant ces paroles aux effets de l’opium et, d’une voix suppliante, il me demanda de l’accompagner pour sortir. Il était persuadé que s’il descendait l’escalier et s’il franchissait seul la porte du Tigre, sans l’égide de son compagnon, il serait à coup sûr assassiné.
Il ajoutait, mais comme une chose de moindre importance, qu’il y avait aussi péril de mort pour moi à demeurer à cette place.
Il invoqua pour vaincre mon désir d’immobilité le nom de sa mère qui l’attendait à Goa et comme je n’étais pas touché par l’image de ma vertueuse tante, que j’avais toujours jugée encore plus sotte que son fils, il nomma ma propre mère, cette sainte venue du Portugal, dont on n’a jamais prononcé en vain le nom devant moi.
Je me levai aussitôt. La fumerie était déserte. Je passai le premier. Nous sortîmes sans encombre.