NOS APRÈS-MIDI
I
une patriote
Inoubliables jeunes années...
Maintenant, c’est la fournaise, où nous allons tous trois nous jeter à corps perdu.
Le soir est consacré au journal. L’après-midi, il y a toujours une visite à recevoir ou à rendre.
Un bataillon qui revient des avant-postes et qui envoie cinq ou six de ses hommes saluer, dans son échoppe de la rue du Croissant, ce Père Duchêne qui fait la joie des terribles soirées aux avant-postes.
—Tiens! nous le croyions plus vieux que cela, le Père Duchêne!
Et les braves gens serraient nos mains. Parfois, on allait trinquer au comptoir ou au café voisins.
Une après-midi, j’étais seul au Père Duchêne. On frappe à la porte. Une femme. Pour sûr, une citoyenne. Je le vois tout de suite.
—Citoyen, vous ne me connaissez pas. Je suis factrice à la Halle. Le Père Duchêne a dit l’autre jour qu’il fallait payer les Prussiens pour qu’ils fichent le camp et que nous redevenions une nation libre. Moi, je n’ai pas d’argent. Mais si vous voulez accepter cela, je vous le donne.
Et la citoyenne, qui tenait à la main une petite boîte, la dépose sur ma table.
—Ouvrez, citoyen, ouvrez.
Je soulève le couvercle.
—Des bijoux! Et que voulez-vous que nous en fassions?
—Ce que vous voudrez. Vendez-les. Et versez le produit de la vente à l’Hôtel de Ville.
Je m’efforce de démontrer à la citoyenne que ce n’est pas sa modeste offrande qui pourra avancer d’un seul pas le départ du vainqueur. Elle insiste. Finalement, elle me tend la main et s’esquive.
Je veux la rappeler. Elle a disparu.
Dans la boîte, je trouve:
Une petite cuiller en argent,
Un rond de serviette en argent,
Une paire de boucles d’oreilles en or,
Une chaîne de femme en or.
Je referme la boîte. Je la mets en lieu sûr—ou que je crois sûr—dans un tiroir qui nous sert de caisse, espérant bien qu’un jour ou l’autre, je pourrai rendre à notre visiteuse son petit trésor.
Hélas! je ne la revis plus.
La défaite vint. Et j’ignore encore en quelles mains sont tombés les bijoux de la brave citoyenne.[138]
II
la Commune proclamée
Vingt-huit mars. Quatre heures. Je suis au beau milieu de mon article. Je n’ignore pas qu’au même instant, la place de l’Hôtel-de-Ville est en fête. On proclame officiellement la Commune. Mais l’article! Il faut rester...
Boum... Un coup de canon... Je dresse l’oreille... Faut-il reprendre le porte-plume...
Vite! Vite à la place de Grève.
C’est en courant que je descends la rue Montmartre. Rue de Rivoli, aussi loin que porte le regard, ce ne sont qu’uniformes, drapeaux qui flottent, baïonnettes qui scintillent.
Les musiques jouent à plein cuivre.
Dix, vingt, cent bataillons sont là, défilant, disparaissant dans la mer multicolore qui déferle sur la place de l’Hôtel-de-Ville.
Les beaux bataillons! Les mêmes que nous avons vus revenir jadis, pendant le siège, couverts de boue, harassés, sentant la défaite.
Comme ils sont pimpants aujourd’hui, astiqués et remis à neuf!
Les tambours luisent et résonnent. Ce n’est plus la générale, lugubre et voilée, de la nuit de l’entrée des Prussiens. C’est un roulement clair, sonnant aux oreilles comme un cri de victoire. Les cuivres éclatent en notes stridentes. Et ces bouches grandes ouvertes, hurlant la Marseillaise! Ces drapeaux rouges frangés d’or, et, au bout des fusils, comme des gerbes de fleurs, des cocardes de rubans rouges!
Les trottoirs sont envahis. En habits de fête comme en un jour de Pâques ou de 15 Août—on n’a pas encore inventé le 14 Juillet—le bourgeois, qui deviendra féroce plus tard, est lui-même entamé. Bras dessus, bras dessous, il marche avec le populo, dans un de ces irrésistibles élans d’enthousiasme que le soleil n’a point éclairés depuis la grande Fédération.
Regardez-le, ce brave homme, au teint fleuri, qui se fera dans deux mois dénonciateur, comme il rayonne! Il abandonnerait, comme ses aïeux de jadis, ses privilèges, et déchirerait peut-être ses titres de rente pour en bourrer son fusil. La fièvre l’a saisi. Il exulte. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, quand il sera en face de cette Commune, coiffée d’un bonnet phrygien et ceinte de l’écharpe rouge, il l’embrasserait, la gueuse, s’il l’osait!
Nous approchons à tout petits pas. Nous voici à l’avenue Victoria.
La veille, je suis allé à l’Hôtel de Ville. Il paraît transfiguré.
Hier, des barricades, des canons, des sentinelles qui vous interrogent avec défiance. Pour traverser la place, il faut suivre un à un, à travers une étroite trouée ménagée dans les pavés, le sentier que veillent jalousement les gardes, le fusil chargé. Une rangée de mitrailleuses défend la façade. Aux fenêtres, des groupes de fédérés. L’Hôtel de Ville a l’aspect d’une forteresse.
Tout est changé aujourd’hui. Plus de grands airs belliqueux. Plus de barricades, plus de sentinelles. Couvrant la grande porte du milieu, cachant le Henri IV de bronze—celui-là même qu’a recueilli le musée Carnavalet—une large draperie rouge, sur laquelle se détache un buste de la République. Au-dessous, une estrade vêtue de pourpre et d’or. Des drapeaux à toutes les fenêtres. Des groupes suspendus à tous les balcons. Et, là-haut, immobile, voilant le soleil qui le traverse de flèches brillantes, le drapeau rouge, arboré dès le lendemain de la victoire de Montmartre. Les toits sont couverts de curieux. Des gamins ont escaladé les corniches et enfourché sans vergogne les épaules des statues. Les réverbères ressemblent à des grappes humaines.
Dans le lointain s’agitent les étendards des bataillons, la hampe coiffée du bonnet rouge. Drapeaux rouges et tricolores. Journée de réconciliation. Cent mille hommes sont là, ennemis hier, alliés aujourd’hui, dont les cœurs battent à l’unisson.
La foule crie, chante, hurle, mugit. Que chante-t-elle? La Marseillaise! Que crie-t-elle? Vive la Commune! Elle hurle comme la tempête et rugit comme la mer. Dans ses éclairs de silence, on entend les notes des cuivres qui éclatent, vibrantes, les tambours qui battent, les ordres jetés d’une voix sonore.
Raoul Rigault
C’est, à travers cette foule délirante, un incessant défilé des bataillons, musique en tête. Drapeaux rouges et drapeaux tricolores côte à côte. Derrière, marchent les élus des arrondissements, que leurs électeurs conduisent à l’Hôtel de Ville.
Voici les bataillons de Montmartre. Les tambours battent aux champs. Sur une seule file, cinq hommes. Les cinq membres élus par le 18e. Trois sont de mes amis. Je leur fais signe. Ils me saluent d’un sourire. Vermorel, grand, pâle, maigre, pommettes saillantes. Ferré, petit, barbu. Tous deux revêtus de leur capote de fédéré. J.-B. Clément, l’échine courbée, sur les épaules une vareuse à longs poils, coiffé d’un chapeau mou de feutre gris, s’appuie sur un bâton de cornouiller.
Je me sens frapper sur l’épaule.
Rigault!
Raoul Rigault, en costume de chef de bataillon. Je ne lui reverrai plus ce costume que le mercredi 24 mai, quelques heures avant qu’il tombât, le crâne troué, au pied de la barricade Royer-Collard.
—Mince que tu montes avec nous!
—Mais je ne suis pas de la Commune...
—Viens toujours...
Je le suis à travers la foule des fédérés. Nous grimpons au premier étage. Salle du Trône, les fusils sont en faisceaux. Les guidons des compagnies fichés dans les canons, comme des bouquets de coquelicots.
Les murs sont encore écorchés par les balles du 22 janvier.
Je pénètre avec Rigault dans le salon qui fait l’angle du quai. Sur une console, un énorme ballot d’affiches signées Ernest Picard. Les placards du 18 mars. Je lis les premiers mots... «Une bande de forcenés, etc.» La bande de forcenés emplit la place...
Autour de la grande table, les élus commencent à se grouper. Arthur Arnould, Grousset, Vallès. Sur une chaise, Delescluze, les traits tirés, visage d’ascète... Longuet, mon ancien commandant du 248e. Tridon, dos voûté, sourire d’ironie et de souffrance. Il marche péniblement, appuyé sur sa canne... Je serre toutes les mains...
Il me faut regagner la place.
Devant le portail d’accès à l’Hôtel de Ville, les estafettes caracolent. Garibaldiens drapés dans leur manteau rouge, coiffés d’un bonnet de police empanaché d’une queue de cheval. Marins au chapeau de cuir verni, col bleu rabattu sur la vareuse. Un turco d’un noir de jais manœuvre avec maestria un magnifique cheval arabe. Accoudées sur la bouche de bronze des mitrailleuses, un groupe de cantinières, pimpantes, le petit tonneau tricolore battant sur la cuisse...
Je lève la tête...
celui qui n’est pas là
Sur l’estrade sont déjà groupés les membres du pouvoir d’hier et ceux du pouvoir nouveau. Le Comité central et la Commune. La poignée de factieux et la poignée d’inconnus.
Tout près de moi, un groupe. L’homme en costume de garde national. La femme tient par la main un mioche de trois ou quatre ans. L’homme explique à sa compagne ce spectacle qui l’éblouit. Il nomme ceux qu’il reconnaît.
—Tiens, vois-tu ce grand barbu, avec ses gros yeux et son épaisse chevelure grisonnante, c’est Félix Pyat, dont nous avons le portrait chez nous. Cet autre, à la barbe blanche, aux traits fatigués, au visage sévère, c’est Delescluze. Ce grand diable qui est debout, avec un képi de commandant, c’est Protot, un bon, du onzième, le défenseur de Mégy au procès de Blois. Cet autre, aux longues moustaches tombantes, J.-B. Clément,[139] tu sais, celui qui a fait le Temps des Cerises. Ah! ce que ça va marcher, avec ces bougres-là!
Et continuant:
—Ce grand, à la moustache fine, c’est Eudes, qui allait être fusillé pour l’affaire de la Villette, si nous n’avions pas fait le Quatre-Septembre. Le voilà qui cause avec Raoul Rigault, celui à la barbe, qui a un lorgnon. Le grand pâle, aux pommettes saillantes, c’est Vermorel. Ce beau vieillard, à la longue barbe blanche, le regard encore pétillant, c’est Miot.[140] Il a été à Lambessa. C’est un vieux de la vieille.
Il les nommait tous à la ménagère, qui l’écoutait, l’œil allumé d’une bonne flamme.
—Hausse donc le petit, qu’il voie aussi, le mioche. Ces jours-là, ça doit marquer dans l’existence.
Et il en nommait d’autres encore, ceux de l’Internationale, dont il était peut-être. Malon.[141] Varlin. Avrial. Puis encore Flourens,[142] qu’il avait entendu dans les réunions publiques du siège, Duval. Ferré.
—Cet autre vieux à barbe blanche, c’est M. Beslay.[143] Un riche qui s’est mis avec nous. Un vieil ami de Proudhon.
Et brusquement:
—Voilà le meilleur. Tiens tu le vois, assis, avec sa figure en lame de couteau, ses yeux profonds et ses lèvres minces... Comme il a souffert! Toute sa vie en prison. Je te ferai lire cela. Sa femme est morte pendant qu’il était au Mont-Saint-Michel. Un vrai martyr, le citoyen Blanqui.
—Vous vous trompez, citoyen, dis-je en intervenant. Ce n’est pas Blanqui que vous voyez. Il a été arrêté chez son neveu dans le Lot. Il est en ce moment dans la prison de Figeac.
—Ils l’ont arrêté! Lui... Il ne sera pas de la Commune!
Et je vis comme un voile de tristesse éteindre subitement le visage joyeux de tout à l’heure. Le couple s’éloigna. Sur l’estrade, un membre de la Commune parlait en agitant son képi galonné, mais ses paroles se perdaient dans la rumeur grandissante.
jusqu’à la mort
Les musiques se remirent à jouer. Le canon tonna de nouveau sur le quai. De la foule s’éleva une clameur formidable, un «Vive la Commune!» si puissant, qu’il en fit vibrer l’air et s’agiter les drapeaux qui fleurissaient la façade.
Les bataillons s’ébranlèrent. A la nuit, ils défilaient encore. On voyait confusément des mains se tendre vers l’estrade. D’autres se rapprocher. Des bouches criaient encore et toujours: «Vive la Commune!», jusqu’à perdre le souffle.
Enfin la place se vida. Les fenêtres de l’Hôtel de Ville s’illuminèrent. La Commune était installée.
Je repris le chemin de la rue du Croissant. A la porte de l’imprimerie, je croisai un groupe de fédérés au milieu duquel parlait un lieutenant du 248e, mon bataillon du siège, le bataillon de Longuet. Il racontait ce qu’il avait vu sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Il était tout au bas de l’estrade. Il avait pu, plus heureux que moi, entendre les discours.
—C’est Ranvier qui a parlé...
—Et qu’a-t-il dit? lui demandai-je.
—Il a dit... il a dit... que la Commune était proclamée... Est-ce que ce n’est pas assez? Et puis nous avons répondu:
—Nous la défendrons jusqu’à la mort!
Et s’animant:
—Oui, jusqu’à la mort!
Je remontai à notre bureau du Père Duchêne.
Une lettre était arrivée à mon adresse. Je l’ouvris. C’était—ironie du sort—l’annonce des funérailles du garde Turpin,[144] blessé mortellement à Montmartre, le matin du 18 mars, lors de la prise des Buttes.
L’humble citoyen qui agonisait depuis ce jour à Lariboisière mourait au même moment où Paris acclamait le drapeau qu’il avait rougi de son sang.
Pendant toute la soirée, ce fut une débordante allégresse. Les boulevards regorgeaient de promeneurs. A tout moment, quelque bataillon passait, et l’on voyait briller, par-dessus les baïonnettes, les franges d’or de son drapeau.
De toutes les terrasses, de toutes les fenêtres éclataient des cris:
—Vive la Commune!
Des inconnus s’embrassaient, pris d’une sorte de délire.
Lorsque après neuf années d’absence, l’amnistie me rouvrit les portes de Paris, ma première visite fut pour cet Hôtel de Ville que j’avais entrevu une dernière fois dans la bataille, rouge et flambant comme une forge.
Le long de ces murailles noircies par l’incendie, dans ces niches écroulées qui avaient assisté à l’inoubliable spectacle du 28 mars 71, je cherchais du regard les grappes humaines qu’elles avaient abritées au jour de la proclamation de la Commune. J’entendais encore le formidable mugissement de la foule acclamant les élus, pendant que le canon tonnait et que flottaient, au-dessus d’une mer de têtes, les drapeaux rouges des bataillons...
III
le canon du Père Duchêne
—Citoyen, vint nous dire un jour un de ces artilleurs de la Commune qui furent autant d’obscurs héros, nous vous attendons demain. Pas à la Porte Maillot. A celle des Ternes, où nous avons couché aujourd’hui sur le bastion une pièce toute neuve. Nous l’avons baptisée. Elle s’appelle le Père Duchêne, et je vous jure qu’elle gueulera ferme!
En route donc le lendemain matin pour la porte des Ternes!
A mi-chemin de la place de la Concorde et de l’Arc de Triomphe, nous croisons le 85e, qui vient du Champ de Mars. Il va remplacer aux barricades de Neuilly le 141e, qui se bat depuis une huitaine.
Il y a là environ deux cent cinquante hommes, qui marchent d’un air résolu.
J’aborde le commandant. L’allure martiale révèle l’ancien militaire. Je lui exprime mon admiration pour l’excellente allure de ses hommes.
—Hum! Hum! me dit-il, ils n’ont pas encore vu le feu. Et ça chauffe là-bas! Mais enfin, ils m’ont l’air décidés. Et puis, ceux qui voudront filer, ma foi, je fermerai les yeux. Pour ce qu’ils nous seraient utiles!
Nous sommes à l’Arc de Triomphe. De gros nuages de poussière montent, comme soulevés par les sabots d’un escadron.
—Les obus! me dit le commandant. Ah! dame, cela va être dur à passer, la première fois. Allons, mes enfants, la Marseillaise!
Et les hommes d’entonner la Marseillaise. La place est traversée sans encombre. Nous sommes à l’avenue des Ternes, où pleuvent les projectiles.
—Vous vous arrêtez au bastion? me demande le commandant.
Je lui explique ma visite.
—Vous voyez, lui dis-je, je vais à un baptême...
L’ancien officier tordit sa moustache.
—Vous aurez de la musique! dit-il en riant.
Et, de fait, pourquoi ne pas l’avouer, je commençais à me sentir le cœur serré. Comment! j’aurais peur! Quelle piètre figure vais-je faire devant ces braves qui passent là leurs jours et leurs nuits! Ah! le blanc-bec que l’odeur de la poudre saoule, au lieu de lui donner la brillante ivresse du courage.
Je pensais à cela, pendant que les obus faisaient au-dessus de nos têtes comme un bruit de voiture qui roule sur les pavés, et que, de temps à autre, nous entendions s’écrouler sur le trottoir les pans de murailles.
Une civière passe, emportant un blessé.
En face de nous, un réverbère oscille et dégringole avec un bruit de ferraille.
Tout autour, les maisons sont criblées, les magasins clos, les rues désertes. Deux ou trois boutiques éventrées.
—Rue des Acacias—nous raconte un des rares passants, un obus est tombé dans la boutique du boulanger. Le garçon a été tué raide. La femme a eu la jambe arrachée. Le patron est grièvement atteint. Ils sont tous deux, mari et femme, à Beaujon... Boulevard Pereire, au bureau de tabac, le gamin du buraliste a été écharpé...
Et après un silence, en nous serrant la main:
—Oh! la canaille! la canaille! qui nous bombarde comme les Prussiens. Et pourtant, nous, nous ne nous battons pas. Qu’est-ce que ça peut me foutre, à moi, la Commune!
Nous sommes arrivés au chemin de ronde. Le commandant du 85e fait reposer ses hommes, qui se distribuent, par groupes, dans les cabarets des petites rues, où ils sont relativement à l’abri.
—Vous savez, dans un quart d’heure! leur dit le chef d’un ton paternel. Et du courage! Buvez un coup, cela met du cœur au ventre.
Dix minutes après on sonne au ralliement. Deux seulement ont disparu.
—Allons, mes enfants, en avant! Et vous, au revoir, me dit l’excellent homme en me tendant la main.
Et mon baptême?
des héros
J’étais à une centaine de mètres de la porte des Ternes, que j’entrevoyais, ruinée et flamboyante, comme dans une perpétuelle tempête.
—Marche! marche! me disais-je. Qu’as-tu à hésiter?
Et je marchai, très tranquille, jusqu’au chemin de ronde, où je sentis une main s’abattre sur mon épaule.
—Ah! vous êtes bien gentil d’être venu! Vous allez l’entendre gueuler, le vieux bougre! Le voyez-vous là-bas? Il n’a pas à se plaindre. Nous lui avons fait une place à part, là où il y a encore de l’herbe.
L’énorme pièce était couchée sur le bastion, la gueule pointée sur Courbevoie.
—Nom de Dieu! continua l’artilleur. Nous ne voulons pas être en reste avec nos voisins de Maillot. L’autre jour, ils ont foutu un obus en plein sur le milieu du rond-point. Si le vieux Badinguet avait encore été là, ce qu’il aurait écopé!
Et l’artilleur éclata d’un rire sonore.
—Aussi, reprit-il, Dombrowski leur a rendu visite l’autre après-midi, quand j’y étais. Ce qu’il est crâne, ce petit homme-là! Nous l’avons vu venir au galop par l’avenue, avec trois de ses officiers. Arrivé près de nous, il a sauté à bas de son petit cheval blanc, et, sans seulement dire un mot, il a grimpé sur le glacis et s’est mis tranquillement à lorgner avec sa lunette.
Et puis, toujours debout, il nous a dit, avec un sacré accent:
—Il ne faut plus tirer sur le Mont-Valérien. Battez sur le rond-point.
L’artilleur ajouta:
—Du premier coup, ils ont crevé le tas de pierres. Moi, je regardais le général. Il a bien l’air d’un Polonais, avec sa petite barbiche blonde, ses yeux bleus et ses pommettes en dehors. Il nous a serré à tous la main, et il est reparti au grand galop par le chemin de ronde.
A l’instant même où mon artilleur achevait son récit, une formidable détonation retentissait. Je crus qu’un obus venait d’éclater à mes pieds. Involontairement je pliai le genou.
—Mais, tonnerre! me dit mon artilleur, c’est notre Père Duchêne! Ah! le vieux bougre!
La fumée dissipée, il me sembla qu’un nouveau sang circulait dans mes veines. L’émotion avait disparu. Je montai sur le glacis, et je regardai, moi aussi, d’un œil tranquille, les lourds nuages blancs qui s’estompaient à l’horizon, et qui étaient les décharges des pièces versaillaises.
Eux, les braves gens, noirs de poudre, déchirés, saignants, le feu dans les yeux, chargeaient et rechargeaient sans relâche, sans souci de la mort qu’ils côtoyaient.
Quand je descendis, je les aurais tous embrassés.
IV
Henriette la jolie cantinière
—Lieutenant, lieutenant!
Je n’eus pas besoin de me retourner pour m’assurer que la voix jeune et fraîche qui m’apostrophait ainsi, en pleine rue du Croissant, était celle de la charmante et vaillante citoyenne Henriette, cantinière à l’une des compagnies de mon 248e, que commandait le fils de Régère.[145]
—Eh bien, lui dis-je, lorsqu’elle m’eut familièrement pris le bras, c’est à toi que je dois demander ce que tu fais ici. Tu as donc quitté le bataillon...
—Quitter le bataillon! Ah! jamais. Si je suis à Paris, c’est que nous sommes revenus avant-hier de Vanves, rapportant notre pauvre capitaine de la 5e, tu sais, Staub. Les Versaillais nous l’ont tué, notre brave Staub. Nous l’avons enterré à Montparnasse. Même que notre petit commandant nous a prononcé un discours très bien. J’en avais comme la chair de poule.
—Mais enfin, où vas-tu ainsi, et pourquoi n’es-tu pas à te reposer un brin avant de repartir?
—Me reposer? Est-ce que j’ai besoin de cela? Nous sommes au quartier—le quartier latin—depuis mardi soir. Le temps d’aller voir mon homme.
—Tu as donc un homme, maintenant? dis-je en riant.
—Est-ce que je n’en ai pas toujours au moins un? reprit la belle fille. Sûr, j’ai un homme, et c’est lui que je vais voir en ce moment à Beaujon.
Et se rengorgeant à faire éclater son corsage aux boutons soigneusement astiqués:
—Il est major d’un bataillon qui est là-bas avec nous. Car, je ne te l’ai pas dit, nous partons ce soir pour Vanves, où ça chauffe. Viens donc nous y voir un jour.
Nous nous dirigeâmes vers Beaujon. Ce jour-là, on devait procéder aux funérailles solennelles de trente fédérés. A l’angle d’une rue, un groupe lisait une affiche blanche fraîchement collée. L’invitation aux obsèques publiée par la Commune.
—Citoyens! disait l’affiche, la Commune de Paris vous convie à l’enterrement de nos frères assassinés par les ennemis de la République. Rendez-vous à deux heures, à l’hôpital Beaujon. L’inhumation aura lieu au Père-Lachaise.
Il n’était pas encore midi. Je rendis à Henriette sa liberté et lui donnai rendez-vous à l’hôpital.
—J’espère bien que tu laisseras un peu ton major tranquille aujourd’hui, et que tu suivras avec nous le convoi jusqu’au Père-Lachaise.
La belle fille eut comme un sursaut de révolte. Comment avais-je pu penser qu’elle manquerait à ses devoirs de cantinière fédérée et de citoyenne!
—Tu ne vois donc pas que je suis sur mon trente et un! me cria-t-elle avant de me quitter.
Curieux type que cette Henriette—nous ne lui connaissions pas d’autre nom—qui s’était jetée, comme bien des femmes, et de jeunes et jolies femmes, à corps perdu dans le combat, hardies comme des hommes, et même davantage, braves comme des lionnes, courant à travers les balles et les éclats d’obus avec la même désinvolture que lorsqu’elles trottaient à travers les bosquets du père Bullier, allant verser l’eau-de-vie aux blessés sans peur de la mitraille, avec un sourire d’une ineffable gentillesse, ou un dernier baiser d’ami pour ceux qui allaient mourir.
Pauvres filles! Lorsqu’on en prenait quelqu’une sur le champ de bataille, blessée ou cernée, quelle aubaine pour les aristocratiques dames de Versailles!
— Voyez-vous la putain! hurlaient sur son passage les habituées de la Place d’Armes.
On l’assommait à coups d’ombrelle, on lui crachait à la figure. La pauvrette n’avait souvent plus forme humaine, lorsqu’elle arrivait à l’antre de salut, au noir et puant souterrain de l’Orangerie, vers lequel on la poussait à coups de crosse.
à Beaujon
Avant deux heures, j’étais devant le grand portail de l’hôpital Beaujon.
Quand vous serez devant ce portail, regardez-le. Sur ce mur ont longtemps reparu de petites taches blanches, qui étaient les traces des balles. Il y a comme cela, dans Paris, des angles de carrefours, des façades de monuments, des murs d’églises, qui sont criblés de ces petites taches claires, tranchant sur la grisaille de l’édifice.
Là, on a fusillé, comme à Beaujon.
Je ne fus pas longtemps sans retrouver notre cantinière. J’entrai avec elle dans la salle où l’on achevait de mettre en bière les cadavres.
Vingt bières étaient déjà entassées. Dix par dix.
—Dès que les chars de la Commune seront arrivés, on les sortira, me dit le major. Nous en avons encore dix sur les dalles. Voulez-vous les voir?
Nous entrâmes dans l’amphithéâtre. Les cadavres étaient couchés côte à côte. La plupart avec leur chemise et leur pantalon. Quelques-uns avaient conservé leur vareuse, dont le galon couvert de poussière indiquait le grade. Sur la jambe droite, un carton avec le nom du mort et le numéro du bataillon.
Une dizaine n’avaient point été reconnus.
Parmi ces morts anonymes, un vieillard à longue barbe blanche, dont la face tranquille semblait sourire.
A deux pas, un gamin qui n’avait pas seize ans. Celui-là avait été tué d’un coup de pointe de sabre qui lui avait traversé la poitrine.
L’heure pressait. On entendait déjà le roulement des catafalques et le bourdonnement de la foule qui s’était rendue à l’invitation de la Commune.
Au moment où nous allions franchir la porte de l’amphithéâtre, une acclamation immense retentit. Nous nous mîmes à une fenêtre du corridor. Au-dessous de nous, un spectacle à la fois poignant et grandiose nous apparut.
Remplissant la rue, débordant dans les voies avoisinantes, gardes fédérés, gens du peuple, bourgeois, femmes, enfants, avec ou sans armes, ayant tous à la boutonnière la fleur d’immortelle. Toutes les têtes étaient découvertes. De temps à autre, de cette multitude partait un cri isolé:
—Vive la Commune!
—Nous les vengerons!
A quelques pas du portail, un groupe d’hommes en costume civil, épinglée au revers de l’habit la rosette rouge à frange d’or, signe distinctif des membres de la Commune. Quelques-uns portaient en sautoir l’écharpe, dont les glands d’or scintillaient à leur côté.
funérailles rouges
Enfin, le cortège s’organisa. Lentement, après avoir quitté Beaujon, il descendit vers la Madeleine, par le faubourg Saint-Honoré.
Tous se découvraient.
Seul, un homme campé sur les marches de l’église, garda sa coiffure.
Un garde se détacha du cortège, monta tranquillement les degrés, arriva en face de l’homme et, sans mot dire, d’un solide revers de main, fit voler le chapeau qui roula jusqu’à la chaussée.
Le cortège, avant de s’engager sur les boulevards, fit halte. Des estafettes parcoururent les flancs de la colonne.
En tête, formant avant-garde, le bataillon des jeunes Volontaires de la République, avec leur costume gris ardoise. Derrière eux, deux bataillons fédérés, musique en tête, tambours voilés, drapeau rouge entouré de crêpe.
Les tentures de deuil des trois catafalques disparaissaient sous un amoncellement de couronnes. Aux angles, des faisceaux de drapeaux rouges. Les chevaux caparaçonnés et recouverts d’un long voile. Par-dessus les couronnes, couché sur le catafalque, le dernier linceul de gloire, le drapeau dont on voit briller les franges. Ils sont morts pour lui.
Les membres de la Commune conduisent le deuil. Ils sont une dizaine. Félix Pyat, qui domine ses collègues de sa haute taille. Malon, Amouroux,[146] Arthur Arnould.[147]
Des bataillons suivent, et encore des bataillons. Derrière, un fleuve humain qui s’allonge à chaque pas. De chacune des voies qui coupent les boulevards se détachent des groupes de fédérés, qui viennent grossir le cortège. En passant devant les chars funéraires, les officiers saluent du sabre, les gardes se découvrent.
De cette foule silencieuse, dominant le sourd roulement des tambours ou les notes lugubres des marches funèbres, sort comme un long sanglot.
Beaucoup versent des larmes. D’autres, qui veulent résister, essuient furtivement leurs paupières.
Je regarde ma petite cantinière. Elle marche très fière, en tête de sa compagnie. La pauvrette! Ses yeux, gonflés, humides de pleurs, brillent comme une source vive.