QUELQUES AMIS

I

Félix Pyat

Vingt-cinq mars. Huit jours après la victoire. Le matin.

Que fait Pyat?[148] Où est Pyat? Pourquoi n’a-t-il pas encore paru?

Nous voici à la veille des élections de la Commune. Pyat reste invisible.

Allons à sa recherche.

Pyat est un vieux conspirateur, qui a conservé la manie des domiciles mystérieux. Personne ne sait son adresse. Cependant, Rogeard? Si nous interrogions Rogeard? Rue de Madame, dans une petite crèmerie, où il prend ses repas, au coin de la rue de Fleurus, nous trouvons l’auteur des Propos de Labienus.

—Nous voulons voir Pyat... Il faut qu’il nous fasse quelque chose... Un appel aux électeurs... Vibrant comme seul il sait vibrer... Nous le publierons dans le Père Duchêne... Nous le ferons afficher, s’il le veut... Nous ferons tout. Mais il nous faut l’appel...

Rogeard n’hésite plus. Oui, il sait où est Pyat. Il est «en permanence» chez Maurice Lachâtre, l’éditeur des Mystères du Peuple d’Eugène Sue, de l’Histoire de la Révolution de Louis Blanc,—à la librairie du boulevard Sébastopol.

Allons-y.

Me voici chez Lachâtre.[149] C’est bien autre chose. Rogeard s’est vite laissé convaincre. Mais, ici, au seuil du mystère! Aucun des employés ne veut, ou n’ose me répondre. Enfin. Lachâtre paraît. Je me nomme. Je lui fais part de l’étonnement où nous sommes tous de n’avoir point encore entendu «la voix puissante du grand proscrit». Il faut que Pyat se prononce. Il faut que, dès ce soir, on lise, sur tous les murs de Paris, un appel de Pyat aux électeurs....

—Cher citoyen—me dit Lachâtre—il faut vraiment que cela soit pour le Père Duchêne... Autrement, notre grand ami ne veut voir personne. Il observe. Il attend... Venez après déjeuner. Je vais l’avertir.

Je suis là à deux heures. Lachâtre m’indique un escalier étroit, obscur—une vraie échelle de conspirateur. Une porte s’ouvre sans bruit. Je suis en face de Pyat, qui travaille, devant une table basse. Tous rideaux tirés.

Sans préambule, après m’avoir serré la main, Pyat me tend un papier. C’est notre appel. Était-il donc fait d’avance?

—Lisez cela, citoyen.

Je lis, tout haut. C’est vraiment superbe d’allure, de violence victorieuse.[150]

... Aujourd’hui le vote! Sinon, demain le fusil!...

... Pas d’abstention!
Contre cette jeunesse dorée de 71, fils des sans-culottes de 92, je vous dirai donc comme Desmoulins:
«Électeurs, à vos urnes!»
Ou comme Hanriot:
«Canonniers, à vos pièces.»

Vermersch et Humbert m’attendaient rue du Croissant. Nous lûmes et relûmes, enthousiasmés, la page magnifique. Le temps de composer, et nous faisions porter les épreuves tout humides chez Lachâtre. Le lendemain matin, comme nous nous y étions engagés, le manifeste était sur tous les murs—ainsi que dans le Père Duchêne du jour.

Quelques jours après—le 30 mars—Pyat, nommé à la Commune, faisait reparaître le Vengeur, à la même imprimerie Vallée où se faisait le Père Duchêne.

Le soir, il venait corriger ses épreuves, ou, plutôt, refaire son article. Pyat avait une curieuse méthode de travail. Il jetait sur le papier un premier article, court, et le donnait à la composition. L’épreuve qui lui était soumise était très interlignée. Sur ce canevas, il brodait, entre les lignes. L’esquisse se changeait en un dessin aux couleurs éclatantes. Quand il avait trouvé quelque flamboyante épithète, nous le voyions relever la tête, secouer sa crinière de vieux lion grisonnant, rouler ses yeux fulgurants, si gros et si brillants, qu’on eût juré deux yeux de pur cristal s’efforçant à sortir de l’orbite.

Pyat avait, en 1871, plus de soixante ans. Il était encore superbe. La taille élevée, sans la moindre velléité de se courber. La chevelure épaisse, le regard étonnamment vif, lumineux, prenant. La voix était claire, le geste large. Quel geste!

Un jour que j’étais allé à l’Hôtel de Ville et que j’y avais rencontré, causant dans une embrasure de fenêtre de la salle du Trône, Tridon et Rigault, notre conversation fut subitement coupée par les éclats de voix d’un orateur qui parlait sur la place, et dont le verbe sonore montait jusqu’à nous.

La voix était celle de Pyat. Un bataillon, avant de partir pour les avant-postes, était venu, comme c’était l’usage, saluer la Commune et lui présenter le drapeau rouge frangé d’or. Pyat était là. Il était descendu. Saisissant l’étendard, il s’en était drapé. Le bras droit levé, la tête rejetée en arrière, il parlait encore, quand nos regards s’arrêtèrent sur lui.

D’un pas majestueux, il descendit, quand il eut achevé son allocution, les marches du perron qui lui avait servi de tribune. Et, après avoir lentement déroulé le drapeau qui le revêtait comme d’un manteau de pourpre et d’or, il le remit aux mains du commandant, s’inclinant profondément.

Un «Vive la Commune!» formidable, éclata. Les tambours battirent. La Marseillaise vibra, triomphante. Le bataillon s’éloigna, après avoir traversé la place, par la rue de Rivoli.

Pyat était remonté. Il vint vers nous.

—Nous vous regardions—dit Tridon en riant—et nous disions que, tandis que vous parliez à ces braves, certainement, vous vous croyiez au temps des grands ancêtres... sur les marches de quelque autel de la Patrie en Danger.

—Leur souvenir m’est toujours présent, répondit Pyat. Je puis même dire qu’ils ne me quittent jamais...

Et il sortit de sa poche un tout petit volume à reliure marron.

—Je les ai constamment sur moi...

C’était l’un des deux volumes de la toute petite édition, rare aujourd’hui, de l’Histoire de la Révolution de Mignet.

Romantique en diable, ne vivant que par les immortels souvenirs, quelque peu pontife, Pyat nous avait voué, dès son installation dans un angle de notre salle de rédaction, une affection sincère. Oh! il n’aimait pas Hébert cependant! Il en était encore aux durs jugements de Michelet. Cela ne l’empêchait pas toutefois de nous parler sur un ton tout paternel. Il nous appelait «mes enfants». Je crois bien qu’il nous eût volontiers donné, chaque soir, sa bénédiction révolutionnaire.

Parfois, il morigénait, mais si doucement.

Un jour, je lui montrais un article que j’avais écrit, au lendemain de la capitulation, dans la Caricature de Pilotell. Pyat le parcourt. Tout à coup, il se retourne vers moi, le doigt posé sur une ligne du texte.

—Il ne faut jamais écrire cela! me dit-il avec une pointe de mécontentement. Il ne faut jamais écrire que la France est morte...

Je relus le passage qui éveillait les susceptibilités de notre grand ami. J’avais écrit...

«La Patrie est bien morte. Plus de bonnet phrygien, etc...»

—Non, non, répétait Pyat. Il ne faut jamais dire cela. La France n’est pas morte. Elle ne peut pas mourir.

Ah! c’est qu’il était patriote, le vieux Pyat. Et il ne badinait pas sur la tradition, la grande tradition du patriotisme révolutionnaire.

Hélas! nous ne devions pas être longtemps amis. Bientôt l’attitude de Pyat à l’Hôtel de Ville nous sembla plutôt néfaste. Sa dispute avec Vermorel, l’âpreté avec laquelle il combattit son jeune collègue, qui devait, aux derniers jours, payer son courage de sa vie, nous éloignèrent de notre mentor. Le Père Duchêne dut attaquer Pyat à maintes reprises. Ce fut alors la brouille complète. Une discussion s’éleva un soir. Le lendemain, Pyat ne revint pas s’asseoir, comme il le faisait tous les jours, à la table où il corrigeait son article. Nous ne nous revîmes plus. Et, faut-il l’avouer, nous en éprouvâmes, longtemps, un vrai chagrin.

II

Rogeard

Vingt-quatre avril. Humbert et moi avons décidé d’aller passer la soirée rue Madame, avec notre vieil ami Rogeard. Précisément, le Père Duchêne du jour lui consacre, ainsi qu’à Pyat, sa Grande Colère. Pyat et Rogeard viennent d’adresser leur démission de la Commune. Rogeard, que les électeurs du sixième arrondissement ont envoyé à l’Hôtel de Ville, refuse d’accepter son mandat. Il n’a été élu que par 2.292 voix. Cela ne lui semble pas suffisant. La loi de 1849 exige le huitième des électeurs inscrits. Rogeard n’a pas récolté ce huitième. Il ne se considère pas comme élu.[151]

Nous avons déjà causé de cela avec notre ami. Nous lui avons fortement conseillé de passer outre. La Commune a besoin d’hommes de valeur. L’auteur des Propos de Labienus ne peut pas, pour une question de légalité, se dérober à l’honneur de lutter pour le triomphe de nos espérances à tous.

Rogeard ne s’est pas laissé convaincre. Il est parti. Nous l’avons rencontré le jour même de sa démission.

—Prenez garde au Père Duchêne! lui avons-nous dit, en riant.

Et j’ai ajouté:

—C’est moi qui ferai l’article.

J’ai fait l’article.

La Grande Colère du Père Duchêne contre les hommes qui foutent leur démission de membres de la Commune, et qui ne craignent pas de laisser les patriotes dans la peine, avec sa grande motion pour que la Commune réclame, par tous les moyens possibles, la mise en liberté du citoyen Blanqui, détenu par les jean-foutres de Versailles.[152]

Le titre en dit déjà assez. Mais l’article!

En donnant votre démission de membres de la Commune, en désertant le pouvoir au moment où le danger se dresse plus terrible de jour en jour;

Quand les jean-foutres de Versailles, nom de Dieu! pour écraser la Révolution, emplissent les poches de Guillaume, afin d’avoir le droit et le pouvoir de nous bombarder encore plus;

Quand chaque coup de canon qui résonne à nos oreilles nous annonce peut-être un nouveau massacre des patriotes, si ce n’est pas le triomphe de la Révolution;

A ce moment suprême, à cette heure terrible qui sonne la vie ou la mort d’un Peuple,

Citoyens, vous trahiriez la Révolution en ne lui offrant plus votre concours!

Vous, sur qui le Peuple compte!

... Citoyens, les Patriotes n’ont plus qu’une chose à faire:

Vous oublier, s’ils triomphent, vous maudire, s’ils sont vaincus!

Nous poussons la porte de la crèmerie de la rue Madame. Rogeard, qui, d’habitude, est là, lisant ses journaux, dans un angle à lui réservé, devant une petite table de marbre blanc—nous ne le voyons pas.

—M. Rogeard ne viendra pas, nous dit la patronne. Il m’a dit de vous remettre ceci.

Et la dame nous tend un paquet soigneusement ficelé, pesant. Je l’ouvre. Régulièrement empilées les unes sur les autres, vingt pièces de cinq francs...

—C’est fini, dis-je à Humbert. Le père Rogeard nous en veut pour de bon. Jamais il n’aurait fait cela s’il n’était, c’est le moment de le dire, bougrement en colère de mon article de ce matin.

Ces vingt pièces de cinq francs—en ce temps-là l’or et les billets étaient rares—nous les avons données à Rogeard, il y a une quinzaine, précisément pour les affiches de sa candidature à la Commune. Il doit bien savoir qu’elles ne nous gênent en rien (le Père Duchêne nous rapportait à chacun une bonne somme par jour)... Non, ce n’est pas gentil...

Nous nous en allons, navrés.

Nous avions décidément perdu encore un ami, un grand ami, un maître.

Et le souvenir me revint de l’apparition des immortels Propos. Je revis devant mes yeux, passant de main en main, dans la salle du cours d’analyse de l’École des Mines, la petite brochure. Tout près de moi—nous étions en 1865, j’étais alors élève du cours préparatoire—un élève étranger, Andrejewitz, Polonais, encore vêtu du dolman de cuir soutaché, fourré à l’intérieur de mouton blanc, qu’il portait lors de l’insurrection récente. Notre professeur, M. Haton de la Goupillière, pendant qu’il trace à la craie sur le tableau noir ses intégrales, regarde voltiger la brochure. Enfin, elle me revient, et je la fourre précieusement dans ma poche. Elle était saisie de la veille. On ne la trouvait qu’à prix d’or.

Je ne revis Rogeard qu’à la défaite, le lendemain de l’entrée des troupes de Versailles. Le lundi 22 mai. Nous avions décidé, Humbert et moi, de cesser la publication du Père Duchêne. Nous courûmes au Vengeur. Rogeard était là. Il rédigeait l’Appel aux armes, qui parut le lendemain, signé de son nom et des noms de ses collaborateurs. Dès qu’il nous vit, il se leva, vint à nous, et nous nous serrâmes les mains, longuement, silencieusement...

III

Rossel

L’un des premiers amis du Père Duchêne.

Il était chef d’état-major de Cluseret quand je le rencontrai, dans les premiers jours d’avril, à la délégation à la guerre.

J’avais passé les derniers jours du siège à l’atelier de fabrication d’armes et de munitions qui avait été installé dans les locaux de la manufacture des tabacs, quai d’Orsay. Après la capitulation, le stock considérable de cartouches Chassepot, plusieurs millions, avait été évacué sur le Trocadéro et déposé dans les souterrains.

Connaissait-on ce fait au ministère de la guerre? Tel était l’objet de ma visite.

Ce fut Rossel[153] qui me reçut. Il n’était que depuis peu de jours en fonctions, ayant commandé, après son arrivée à Paris, la 17e légion.

Quelques jours plus tard, je l’amenais au Père Duchêne.

De taille moyenne, veston et chapeau mou, la barbe châtain entière, longue—j’ai une très belle photographie de lui, prise au camp de Nevers, peu de temps avant son départ pour Paris—les yeux brillants, enfoncés dans l’orbite, derrière le lorgnon, le front haut, la lèvre mince, Rossel n’avait rien de l’allure militaire. Il parlait doucement, sans éclats de voix, sans que rien sur sa figure trahît l’émotion qu’il communiquait à ses auditeurs. Il était, au ministère, le plus parfait contraste avec la manière bohème et la jactance débraillée de son chef Cluseret, très brave, du reste.

Nous emmenâmes Rossel à notre restaurant habituel, un marchand de vins qui faisait l’angle de la place des Victoires et de la rue des Petits-Champs. Vers midi, c’était là le rendez-vous de nombreux journalistes et membres de la Commune. Vallès, Longuet, J.-B. Clément, Vaillant, Rogeard, Pierre Denis,[154] Casimir Bouis,[155] Henri Brissac,[156] Lucipia, tous du Cri du Peuple, du Vengeur, du Mot d’Ordre. Les membres de la Commune portaient, épinglée au revers du veston ou de la vareuse, la rosette rouge frangée d’or. Nous prîmes place, pour causer, dans un cabinet.

Rossel nous éblouit, dès ses premières confidences. Vermersch lui-même, qui, avant de quitter la rue du Croissant, nous avait confié à l’oreille «qu’il voulait le vider», était comme hypnotisé. C’est que Rossel nous disait, d’une parole brève, avec des phrases coupantes, qui semblaient jaillir comme des coups d’épée de ses lèvres, illuminant, à intervalles rapides, son masque froid, toutes les misères et toutes les hontes de Metz.

Pour lui, malgré la défaite, la capitulation, la paix, malgré ses premières désillusions au sujet de la puissance militaire dont pouvait disposer la Commune, rien n’était perdu encore. La Commune pouvait triompher de Versailles, dissoudre l’Assemblée, faire appel aux électeurs, recommencer la guerre...

Quand nous quittâmes Rossel, qui retournait au ministère, nous nous regardâmes tous trois. Humbert et moi ne cachions pas nos craintes. Vermersch rayonnait.

—Avant peu, voyez-vous—conclut Vermersch—ce bougre-là sera ministre de la guerre. Et le Père Duchêne sera son confident, comme l’ancien l’était de Bouchotte.[157]

L’ancien, c’était Hébert!

Cela devait arriver. Rossel succéda à Cluseret. Mais il ne réussit pas mieux que son prédécesseur. Il fut brisé comme lui, son autoritarisme de façade ne pouvait avoir de prise sur des pouvoirs flottants et mal définis comme l’étaient les commissions de la Commune et le Comité central, resté dans la coulisse.

Un jour que nous étions au ministère de la guerre, dans le cabinet de Rossel ou dans une pièce voisine, s’approchant de la fenêtre et désignant du doigt un groupe d’officiers du Comité—au nombre desquels, il me souvient, était Lucien Combatz,[158] un de nos amis de la brasserie de la rue Saint-Séverin, galonné, botté, éperonné, sabre au flanc—causant haut et gesticulant, le délégué à la guerre se retourna vers nous, l’œil froid, et, entre ses lèvres:

—Si je les faisais fusiller là, dans la cour...

Rossel n’en fit rien. Il n’en pouvait rien faire...

Pendant les quelques jours que dura la dictature militaire de Rossel, ce qu’il croyait du moins être la dictature—du premier au 10 mai—Vermersch tenta de réaliser son rêve. Il y tenait. Au milieu de ce formidable tohu-bohu, une seule idée le hantait. Le souvenir et la gloire d’Hébert. Le Père Duchêne fut alors l’organe de Rossel. Mais cela devait durer peu de temps. L’Hôtel de Ville s’émut des attaques de notre journal. Un soir, un ami m’avertit qu’il était tout simplement question de nous arrêter.

—Qu’ils y viennent! clamait Vermersch. Qu’ils osent toucher au Père Duchêne!

—Allons! Allons! calme-toi, lui dis-je. Que diable! La guillotine n’est pas encore dressée sur la place de la Révolution.

Je courus à la délégation à l’enseignement, chez Vaillant, qui dicta à son secrétaire, Constant Martin,[159] un mot pour Eudes, alors membre du Comité de Salut public. Vaillant apostilla le mot. Je vis Eudes et tout s’arrangea. Je possède encore ce mot de Vaillant à Eudes.

Le Père Duchêne n’avait plus qu’à seconder les efforts de Delescluze, qui succédait à Rossel.

Brave Delescluze! J’ai encore sur la conscience l’accueil presque insolent que nous lui fîmes, lorsqu’il vint prendre possession de la délégation, après la fuite de Rossel de l’Hôtel de Ville. Nous étions, Humbert et moi, dans un salon voisin du cabinet du délégué, quand Delescluze entra, son éternel pardessus gris sur sa redingote noire, chapeau haut-de-forme, canne à la main.

Maigre, jaune, courbé, les traits tirés, spectre en marche vers la mort—héroïque mort—Delescluze vint au groupe auquel nous étions mêlés. Quand nous le vîmes s’approcher, nous quittâmes brusquement nos amis:

—Partons, dit à haute voix l’un de nous. Nous n’avons plus rien à faire ici, puisque Rossel n’est plus là.

Delescluze leva la tête. Je vois encore le regard à la fois dédaigneux et attristé qu’il dirigea sur nous. Je me reproche encore cette grossièreté stupide à l’adresse de celui qui, bientôt, allait nous laisser à tous un si magnifique exemple.

IV

Raoul Rigault

Cependant de nos amis les plus anciens et les plus chers, Rigault ne vint qu’une seule fois nous serrer la main à notre échoppe de la rue du Croissant.

Il nous en voulait!

De quoi pouvait bien être fait son ressentiment?

Le motif était bien simple. Il nous en voulait de lui avoir soufflé le Père Duchêne.

Dans les dernières années de l’Empire, tous les efforts de Rigault avaient tendu à un seul but. Se mettre dans la peau du Père Duchesne—du vieux. Un seul héros pour lui dans la Révolution, Hébert. Une seule doctrine, l’Hébertisme. Un seul journal, le journal d’Hébert.

Parler de Robespierre devant Rigault, c’était soulever les plus formidables tempêtes. Robespierre! Et la mort des Hébertistes!

Ranc m’a raconté une petite scène qui dépeint bien Rigault et le culte qu’il professait pour le Père Duchesne.

C’était en 1870. Ranc et Rochefort montaient ensemble l’escalier de l’imprimerie de la rue d’Aboukir, où étaient les bureaux de la Marseillaise.

Ils franchissaient le seuil, quand les notes bruyantes d’une discussion plus qu’animée arrivent jusqu’à eux.

Tout à coup deux hommes sortent en coup de vent de la salle de rédaction. L’un deux est Rigault. L’autre est Humbert. Rigault rajustait fiévreusement son lorgnon, quand il se trouva en face de Ranc et de Rochefort.

Les deux arrivants croient à quelque dispute.

—Voyons, voyons, qu’y a-t-il donc?

—Il y a... Nom de Dieu! Ce qu’il y a... crie Rigault, tempêtant toujours... Il y a que ce jean-foutre d’Humbert dit du bien de Robespierre!

Dame! c’était ainsi, de ce temps-là...

Oui, Rigault nous en voulait.

Des mains profanes, autres que les siennes, osant toucher au Père Duchesne!

Rigault connaissait par cœur son Père Duchesne. Quand je consulte, à la Bibliothèque nationale, l’exemplaire du journal d’Hébert, je ne l’ouvre jamais sans songer à cette adoration hébertiste de Rigault. Ces feuillets usés, c’est certainement Rigault qui les a tournés et retournés cent fois.

Il fallait l’entendre débiter d’un trait une de ses pages favorites:

La Grande Joie du Père Duchesne de voir que la Convention va faire essayer la cravate de Samson au cornard Capet.

—Hein, nom de Dieu! quand vous me foutrez un titre comme ça!

—Mais, mon vieux, nous n’en sommes pas là. Capet est mort. Samson est dans l’autre monde, s’il y en a un. Et il n’est pour le moment question de guillotiner personne...

—Hélas! soupirait Rigault.

La guillotine lui manquait-elle, dans ce rêve qu’il bâtissait depuis des années de revoir les grands jours?

Quand nous causions, au Quartier, de nos espoirs, de nos plans d’avenir:

—Et toi, Rigault?

—Moi, je veux être un jour, procureur de la Commune, comme Hébert.[160]

Et il le fut!

V

déjeuner chez Protot

Mai. Ce matin, nous allons déjeuner, Humbert et moi, à la délégation de justice. Cela nous arrive souvent. Protot est un vieil ami. Nous rencontrons là, assis autour de la grande table de la salle à manger, dont la fenêtre donne juste au-dessus du portail de la place Vendôme, des amis, et encore des amis. Protot préside. Voici, attablés côte à côte: son secrétaire général, Edmond Dessesquelle, mort il y a une dizaine d’années, avocat à Saïgon; Paul Bricon, mort lui aussi, docteur-médecin, assistant à Bicêtre du docteur Bourneville; Léon Sornet, qui cumulait ses fonctions d’attaché au cabinet du délégué—j’allais dire du ministre—avec celles de gérant de notre Père Duchêne; Charles Da Costa, le frère du substitut du procureur de la Commune; Benjamin Sachs, l’un des jeunes juges d’instruction; des magistrats—beaucoup de magistrats, la Commune nomma même des huissiers—des officiers et des simples fédérés. Parfois, quelque membre de la Commune, la rosette rouge à la boutonnière. Des journalistes comme Humbert, Vermersch ou moi. Déjeuner rapide, frugal, que chacun de nous payait bel et bien quarante sous, quand, l’heure du café venue, le préposé à la caisse venait faire la collecte habituelle. C’étaient là les fameuses agapes de la Commune—du moins celles du ministère de la place Vendôme.

Le déjeuner fini, les uns descendaient faire un tour de jardin, qu’éclairaient de magnifiques corbeilles de géraniums rouges. Au centre de l’une de ces corbeilles, le charmant petit bronze de Bosio, l’Henri IV enfant, dont le modèle en argent est au Louvre. Seulement, le gamin royal est fiché en terre, la tête en bas. Les jambes seules émergent. Si vous vous approchez, vous remarquez que le bronze est troué d’une douzaine de blessures. Le fourreau du petit sabre pend lamentablement. Explication. Quand les fédérés, le lendemain du 18 mars, occupèrent le ministère de la justice, ils avisèrent, au bas d’un escalier, le petit Henri IV, le chargèrent sur leurs épaules, le déposèrent au beau milieu d’une allée, et le fusillèrent en rigolant. Dernière idée saugrenue: ils le plantèrent, les pattes en l’air, au milieu de la touffe de géraniums, qui, depuis, avaient fêté de leurs fleurs l’infortuné petit blessé.

D’autres se contentent de fumer un cigare sur le balcon. Le spectacle de la place est toujours amusant. A cette heure chaude, pas un bruit. Tout semble dormir. Adossés aux barricades qui ferment la rue de la Paix et la rue de Castiglione, les sentinelles fédérées ronflent. Un tout petit grincement rompt seul la monotonie. Ce grincement sort d’une scie que manœuvrent, lentement, deux hommes accroupis sur le piédestal de la Colonne. Un tout petit nuage de poussière s’échappe du fût de bronze. En regardant avec attention, on se rend compte de la façon dont se forme le petit nuage. Les deux hommes scient la pierre, très tendre, dont est fait le gigantesque tube, recouvert d’une lamelle de bronze, comme un sucre de pomme de foire enfermé dans sa gaine de papier doré.

Un galop de chevaux du côté de la rue de Castiglione. Les cavaliers mettent pied à terre de l’autre côté de la barricade, et s’engagent sur la place. L’un deux est Dombrowski. De taille ordinaire, barbiche blonde en pointe, pommettes saillantes, le général qui commande à Neuilly parle en gesticulant aux officiers qui l’escortent. Le groupe disparaît sous le portail de l’hôtel de l’état-major.

Nous quittons le balcon. A peine avons-nous mis le pied sur le parquet de la salle qu’un bruit de dispute monte et nous ramène à notre poste d’observation.

En bas, à quelques mètres de la grille qui encadre le piédestal de la colonne, des gens vocifèrent. Au milieu d’eux, un homme en vêtements civils, la face complètement rasée. Deux gardes fédérés lui ont mis la main à l’épaule et le rudoient. Son col est arraché. On le pousse, on le bouscule jusqu’au poste qui garde l’entrée du ministère—de la délégation.

—Qu’est-ce qu’il y a? crions-nous de là-haut.

—Rien... C’est un calotin.

Un calotin! Nous hélons un officier, toujours du haut du balcon.

—Montez l’homme ici.

L’homme est amené. Bricon, qui est officiellement juge d’instruction, va se charger de l’interrogatoire.

Tout d’abord il apaise ceux qui ont arrêté l’homme, et l’ont assez fort malmené. Voyons. Qu’a-t-il fait? Il a injurié les gens qui scient la colonne, voilà le plus clair de l’affaire. Sa face rasée l’a fait prendre pour un curé. Pour un calotin. Ce n’est pas bien grave. Chaque jour, on arrête ainsi des énergumènes (c’étaient alors des énergumènes, comme aujourd’hui sont des énergumènes ceux qui ne sont pas de l’avis du plus fort), qui viennent épancher leur ressentiment un peu trop haut. S’ils ne crient pas trop, ils en sont quittes pour frictionner leurs membres endoloris par les horions des patriotes. Et on les envoie au diable.

Interrogatoire.

—Avez-vous des papiers?

L’homme ne sourcille pas.

—Allons, videz vos poches.

Eh oui! c’est un curé. Voilà son bréviaire. Bricon fronce le sourcil. L’homme est devenu pâle. Le Dépôt n’a pas précisément une réputation de paradis terrestre.

Fort heureusement, Bricon est de bonne humeur. Une bonne semonce au calotin et on le renvoie à ses ouailles, après qu’il a juré de ne plus «insulter la Colonne».

Du balcon, nous suivons du regard le curé, qui file rapidement en rajustant son col arraché...

VI

notre citoyen curé

—Citoyen, il y a, en bas, un curé qui veut vous parler.

C’est notre bossu Aubouin qui est venu me faire cette commission.

Je m’apprête à descendre. Je coiffe mon képi de lieutenant. Et je songe à la hâte... Un curé... Un curé!... Que diable peut-il me vouloir?... Je suis dans la rue. Un grand gaillard, en jaquette marron, est là, accoudé sur la table du vendeur.

—Voilà le citoyen curé, me dit, avec son rire de bon Quasimodo, Aubouin.

Je considère le curé—puisqu’on me dit qu’il est curé. De taille élancée, la chevelure brune frisée, le visage ouvert... Allons, l’impression est bonne... Une curiosité instinctive me fait lever les yeux vers la place de la tonsure... Oui, c’est un curé. Le poil est fraîchement poussé. Je parle le premier.

—Que voulez-vous, citoyen? A quelle circonstance dois-je l’honneur de votre visite?

—Je suis, commence mon visiteur, l’abbé Perrin, vicaire de l’église Saint-Éloi, sise, comme vous le savez, rue de Reuilly. A vrai dire, je ne suis plus vicaire depuis quelques jours. Mon supérieur, l’abbé Denys, m’a signifié mon congé. La raison. Je suis républicain. Lisez, du reste, cette lettre que je vous serais très reconnaissant de publier dans votre journal. Le prêtre me tendait la lettre. Je l’ouvris et je lus rapidement:

Citoyen rédacteur,

Je prends la liberté de vous écrire ces lignes afin que vous ayez l’obligeance de leur faire l’honneur d’une modeste place dans les colonnes de votre journal.

Je proteste, au nom du droit et de la liberté, contre l’injustice du despotisme clérical à mon égard. Les citoyens Denys, curé de Saint-Éloi et Cornubert, son vicaire, qui le représente, mettent tous les obstacles imaginables à l’accomplissement des devoirs que mes convictions religieuses m’imposent dans notre Église.

Si je suis républicain de cœur et par conviction, ce ne doit pas être une raison de me persécuter. Il y a assez longtemps que le clergé inférieur gémit sous un esclavage avilissant. Il est temps de le laisser sortir des langes de l’enfance et de faire voir à nos despotes que la raison doit nous guider et que l’appât d’un morceau de pain ne nous fera plus sacrifier nos convictions, notre honneur et notre indépendance.

Un citoyen, l’abbé Perrin.

Pendant que je lisais la lettre, le citoyen prêtre était resté debout.

—Vous êtes bien décidé, lui dis-je, à publier cette lettre?

Et, comme il acquiesçait du geste:

—Eh bien! elle sera demain dans la Sociale.

La lettre parut. Elle ne fit, bien entendu, qu’accentuer la brouille de l’abbé Perrin et de son curé Denys. L’abbé Perrin revint nous voir. Il nous fit part de son désir de louer une des églises de Paris,[161] nous demandant notre appui. Loua-t-il l’église, je ne puis le dire. C’est peu probable. Le culte continua dans toutes les églises parisiennes avec le clergé romain, pendant les deux mois d’insurrection. Pâques fut fêté comme à l’ordinaire. Le soir seulement, les églises, quelques-unes d’entre elles, donnaient asile à des clubistes.

Saint-Éloi fut toutefois assez malmenée. Le curé et ses deux vicaires furent arrêtés. L’église servit de dépôt de munitions pendant la Semaine de Mai, et elle courut grand risque d’être incendiée. De tout cela, le pauvre abbé Perrin fut accusé. Certainement bien à tort. Autant qu’il me parut, c’était un homme doux, dont le seul défaut était de croire à l’Évangile des premiers jours.

L’abbé Perrin devait aussi professer sur le célibat des prêtres les principes de l’Église primitive. Un jour qu’il venait nous serrer la main rue du Croissant, il arriva accompagné d’une charmante jeune femme. Il nous dit l’histoire touchante qui avait installé l’amour dans son cœur de prêtre. Ce jour-là, nous déjeunâmes ensemble. Je ne le revis plus.

Dénoncé, l’abbé Perrin fut arrêté et conduit à Versailles. Un de mes amis, arrêté lui aussi, et qui fit huit bonnes années de séjour à l’île Nou—le bagne fut alors l’honneur des plus braves—connut l’abbé Perrin à la prison des Chantiers. Le curé révolté n’avait rien perdu de sa conviction. Quand il sut qu’il était sur le point de passer devant le troisième conseil de guerre, il résolut de paraître, revêtu de son costume sacerdotal, devant ses juges.

Une personne amie—peut-être l’amie fidèle que j’avais vue avec lui rue du Croissant—lui apporta sa soutane. L’autorité fut avertie. On lui enjoignit de renoncer à son projet. Comme il persistait, on lui enleva de force le costume ecclésiastique qu’il se proposait d’endosser le jour venu. L’ex-vicaire de Saint-Éloi dut paraître en civil devant ses juges.

Les anciens confrères du prêtre qui déposèrent devant le conseil de guerre, chargèrent à l’envi le pauvre abbé Perrin. L’abbé Guébels, vicaire à l’église, l’accusa d’avoir «fait sonner bien haut le titre de citoyen qu’il donnait aux gardes nationaux».

—Le témoin me fait un crime d’avoir appelé citoyens les gardes nationaux, répondit l’abbé Perrin. Mais je lui rappellerai que saint Paul parcourut le monde en répétant: Civis romanus sum. Je trouve donc étrange que le témoin me fasse un crime d’avoir prononcé le nom de citoyen.

Le président du conseil de guerre intervint en ce moment.

—Ne faites pas de citation, dit-il à l’accusé. Avez-vous, oui ou non, prêché le désordre?

—Je nie absolument le fait, répond l’abbé Perrin. Je crois avoir fait mon devoir mieux que le témoin. Je ne veux point rappeler certains détails qui lui seraient peu favorables. Je dirai seulement que ma charité était proverbiale dans le quartier, et que j’étais le plus assidu de mes collègues auprès des pauvres et des malades.

L’abbé Perrin en fut quitte pour deux ans de prison.[162]

Qu’est devenu notre citoyen-prêtre? Où est-il? Que fait-il? S’est-il repenti? Vit-il encore? Personne de nous n’a, depuis le jour de sa condamnation, entendu parler de lui.

VII

gaietés

Vingt-sept mars. Lendemain des élections à la Commune. On en est toujours aux heures de joie. Le Père Duchêne exulte. Sa plume se trempe dans le lyrisme le plus éclatant:

C’est le Père Duchêne qui est content aujourd’hui!

Ah! foutre!

Aussi a-t-il bu plus d’une chopine après avoir été voter, et, comme le soir, il est allé tranquillement avec ses amis avaler, rue Montorgueil, un grand plat de tripes qu’il s’est posé sur sa conscience avec une vive satisfaction!

Les jean-foutres auront beau faire.

Le Peuple sera représenté, etc.[163].

Avant midi, nous venons, comme d’habitude, rue du Croissant. Le planton qui nous sert de garçon de bureau fait le salut militaire.

—Citoyens, il y a là quelque chose pour vous.

Un pot de grès grisâtre. Je le soulève. Poids respectable. Nous ouvrons. Des tripes! Des tripes de chez Jouanne!

Et nous nous souvenons de notre article.

Cet excellent Jouanne n’a pas laissé refroidir son élan de reconnaissance. Il a délégué vers nous un citoyen officieux de sa maison de la rue Montorgueil, avec un bon pot de tripes de choix.

A ta santé, citoyen Jouanne! Nous dégusterons ce soir tes tripes dans quelque maison amie.

Mais, comment remercier!

Nos dix premiers numéros viennent d’être réunis en brochure sous couverture jaune d’or. Au dos, l’appel aux électeurs de Félix Pyat, celui que je suis allé prendre chez Lachâtre.

Nous enverrons la brochure à Jouanne.

Mais, il faut une dédicace, un envoi. Et un de nous transcrit de sa plus belle main, en tête du numéro 1:

A Jouanne, marchand de tripes,
Le Père Duchêne, marchand de fourneaux.

Voilà un exemplaire intéressant—s’il a été conservé.

Autre historiette.

Fin avril. En pleine bataille. Le Père Duchêne du jour raconte qu’on a découvert dans les caves des Tuileries, une formidable réserve de vins fins.

Quarante-deux mille bouteilles!

Tout de suite, la Commune a fait distribuer le vin dans les ambulances et les hôpitaux.

Et le Père Duchêne ajoute:

Ah! bon Dieu de nom de Dieu!

C’est cette piquette-là qui va foutre du sang dans les veines à ceux qui n’en ont plus!

Buvez-moi ça, mes braves sans-culottes,

Et n’ayez pas peur de vous foutre une petite ribote avec le vin des jean-foutres.

Ça ne peut jamais vous faire du mal!

C’est que ce n’est pas de la ripopée que la Commune vous fout là!

C’est du vrai et du bon!

C’est un vin d’aristos!

Et vous savez que vous pouvez le boire,

Car c’est vous, travailleurs, qui avez fait pousser la vigne dont il est le sang.

Ainsi, mes braves bougres, buvez sans remords,

Et à la santé de la Commune de Paris, nom de Dieu![164]

Cet appel enthousiaste devait nous coûter assez cher.

Le jour même, deux ou trois délégations de bataillons se présentaient au Père Duchêne.

—Citoyens, nous partons aux avant-postes. Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de goûter un brin au vin des jean-foutres? Que diable, 42.000 bouteilles! Nous pouvons bien nous en foutre quelques-unes dans le sifflet!

Que faire?

Ces 42.000 bouteilles existaient-elles? Nous n’en étions pas très sûrs. On nous avait conté l’histoire. Beau filet à faire, en brodant.

Et nous avions terriblement brodé.

Il n’y avait qu’à s’exécuter. Nous avions conseillé aux sans-culottes de «boire sans remords». Le droit était de leur côté.

Le soir même, nous faisions donc porter au siège de chacun des bataillons, qui nous avaient fait l’amitié de songer à nous, un panier de vin de choix.

Mais, ce n’était pas du vin des Tuileries.

Le Père Duchêne l’avait bel et bien payé de sa poche.

VIII

tristesses

Avril. Nous avons, à l’Imprimerie Vallée de la rue du Croissant (aujourd’hui l’Imprimerie de la Presse), pour composer nos deux journaux,—le Père Duchêne et la Sociale—deux belles équipes de typos.

De vrais citoyens. Tous d’un bataillon, cela va sans dire.

Mais il y a bataillon et bataillon. Il y a les bataillons qui font un service quelconque dans les innombrables administrations, ministères, mairies, casernes, directions de ci ou de ça. Ces bataillons sont les heureux bataillons. L’uniforme toujours astiqué, les vivres assurés, les trente sous. Il n’y a pas à se faire de bile. Pour tout dire, dans ces bataillons-là, on ne risque pas de se faire trouer la peau.

Il y a, à côté de ces bataillons privilégiés, les bataillons qui se battent. Un beau matin, le rappel bat dans le quartier. On s’habille à la hâte. On prend son flingot d’une main, sa cartouchière de l’autre. On embrasse la femme. Et, vite, au ralliement.

Drapeau déployé, un petit tour d’abord à l’Hôtel de Ville, histoire de saluer la Commune, avant d’aller se battre.

Puis, leste aux avant-postes.

Les typos du Père Duchêne et de la Sociale sont de ces bataillons-là.

Quand nous allons à la composition, il nous arrive, d’un jour à l’autre, de n’y plus trouver les mêmes figures.

Les absents, ceux qui se sont fait remplacer, sont quelque part. Là-bas. Ce sont eux, peut-être, qui tirent les coups de canon que nous entendons, entre deux phrases de la conversation, du côté de Vanves et d’Issy.

—Quand reviennent-ils?

—Dans huit jours—ou plus tard.

Au nombre de nos typos, figure un brave garçon, un colosse au cou musclé, aux biceps bombant comme deux boulets. Il a des épaules faites pour soulever une charrette à lui tout seul. Chaque soir, quand le Père Duchêne est serré, sa coquetterie consiste à prendre une forme sous chaque bras et à se promener autour de l’atelier avant d’aller les déposer sur la machine—les vieilles machines plates que l’on ne connaît plus aujourd’hui—avec la même désinvolture que s’il portait un couple de litres à seize.

Ses hauts faits ont fait donner à notre bon colosse le surnom de «l’Hercule».

Depuis qu’il est avec nous, l’Hercule n’est pas allé au feu.

Non pas qu’il renâcle. Oh! non.

—Nom de Dieu! quand je serai là-bas, ce que je vais en démolir.

Un soir, nous ne voyons pas l’Hercule devant sa casse. C’est son tour. Il est parti le matin avec son bataillon pour la barricade de la rue Perronet, à Neuilly.

Huit ou dix jours se passent. Ceux qui sont partis sont de retour à l’équipe.

—Et l’Hercule?

—L’Hercule, citoyen... Vous ne savez pas... Eh bien, il est à Beaujon...

—Blessé?

—Mort... On l’enterre demain... Hier, deux heures avant de boucler notre ceinturon pour rentrer, il a reçu un éclat d’obus dans les reins... On l’a ramené dans la voiture du cantinier... Pauvre Hercule! Il ne portera plus ses formes... Heureusement qu’il ne laisse personne derrière lui. Il nous avait raconté un jour qu’il n’avait ni père ni mère... Un enfant trouvé, quoi... Nous l’aimions bien, avec ça... Fort comme il l’était, il n’aurait pas fait de mal à une mouche...