LETTRE DE ROBESPIERRE

Monsieur,

Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis. Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis quelques jours.

N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose.

Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai exécutée? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six, et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes: celles d'Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès.

Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.] précisément au même instant où celui du Soleil s'élançait au sein de l'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me penchai sur le bord de la voilure et, ôtant un chapeau neuf qui couvrait ma tête, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un oeil fixe sans me rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du Soleil qui volaient au-dessus de nos têtes; comme j'avais moi-même fait assaut de politesse avec les commis de la porte Méaulens, d'un saut ils franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le calvaire; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention: c'était l'Hôtel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à m'inspirer le plus vif intérêt; cet édifice si modeste, disais-je en le contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T…, en perruque ronde et la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité, les droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape, après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré dans l'enceinte de l'Hôtel de Ville. Je voulais voir la salle d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins. Je fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T…

C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait les cendres du conquérant de l'Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture; à peine m'étais-je arrangé sur ma botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cotte terre heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que jetèrent les Troyens échappés au désastre d'ilion lorsqu'ils aperçurent les rivages de l'Italie.

Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère, pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la curiosité publique.

J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos embrassements: ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on puisse comparera celle-là; lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le coeur excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde et Andromaque, la sensible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur attendrissement ne le cédait point au nôtre; mais après Hélénus, Enée, Andromaque et nous, il faut tirer l'échelle. Depuis notre arrivée, tous nos moments ont été remplis par des plaisirs.

Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt de la pâtisserie: c'était m'exposer à la tentation de manger toute la nuit; mais j'ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. II est vrai que je me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

Je le rends grâce, ô toi, qui d'une main habile,
Façonnant le premier une pâte docile
Présentas aux mortels ce mets délicieux.
Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux?
De tes divins talents consacrant la mémoire,
Leur zèle a-t-il dressé des autels à la gloire?
Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux
Ont rempli l'univers de temples et de dieux;
Ils ont tous oublié ce sublime génie
Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie.
La tarte, en leurs festins, domine avec honneur,
Mais daignent-ils songer à son premier auteur?

De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu coupable, envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours révolté; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre nous, que j'ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux états d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par le corps du clergé.

Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dîné avec trois lieutenants et avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu tout cela moi… Et cependant voyez combien il est difficile de contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis, je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver en vous voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant, croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous.

Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat, n'offre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre et la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager de votre aimable entretien.

Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de la Rose.

Transcrit en français moderne]

(Ce discours, écrit pour la réception d'un membre de la société des
Rosati, a été publié par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien
Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un
cahier de 14 pages blanches, petit in-4° portant ce filigrane: M. Homo.
Le texte est surchargé de ratures et de corrections.)

ELOGE DE LA ROSE

La Rose croît pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les couleurs plaisent à la vue et dont le parfum flatte agréablement l'odorat; le fleuriste imbécile ose lui préférer des fleurs dont la rareté fait le principal mérite; l'amant plus raisonnable, la considère avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus intéressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu'à un très petit nombre d'êtres privilégiés de l'aimer pour elle-même et de lui rendre un hommage digne d'elle.

Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide admiration pour les biens méprisables que l'opinion a créés, contemplent avec une coupable indifférence les plus magnifiques ouvrages de la nature, et à qui la vue d'une rose n'a jamais rien inspiré, l'éternelle providence a fait naître et perpétuer une race choisie d'hommes sensibles et généreux qui la vengent de leur mépris par un culte aussi sincère qu'intéressant. La Rose ne s'offre jamais à leurs yeux sans réveiller en eux mille idées riantes, mille sensations délicieuses qui ne sont connues que des âmes délicates.

Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrête aux yeux et à l'odorat, c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable qui maîtrise à la fois leurs sens, leur âme et leur imagination. Ils passent l'hiver à la regretter, et le printemps à en jouir; l'hiver est pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet solitaire. Zéphir même lui adresse des voeux moins sincères et lui prodigue des caresses moins vives.

L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels à la reine des fleurs, de ce magnétisme puissant qui les enchaîne par une attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystères de la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinité cachée? est-ce une nymphe métamorphosée qui conserve encore sous cette forme nouvelle le double charme de la pudeur et de la beauté, et dont l'âme cherche à s'unir à leurs âmes sensibles et pures? Est-ce simplement une délicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la sagesse et la bonté du créateur qui brillent dans un de ses plus beaux ouvrages? C'est ce que nous n'osons décider. Quoi qu'il en soit, Monsieur, vous pouvez déjà entrevoir dans ce que je viens de dire, l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Société des Rosatis. Déjà ce mot présente à votre esprit des idées bien plus étendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et étranger à nos mystères. Eclairé par une lumière nouvelle, vous apercevez distinctement que quiconque dira que la société des Rosatis a pour base un amusement frivole ou une agréable fantaisie, donnera par cela seul une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes ténèbres. S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le véritable Rosati, ce sens équivoque ne peut qu'égarer les profanes; car pour en saisir toute l'étendue, il faut connaître encore ce que c'est que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous réfléchissez sur le principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez d'abord qu'il part de la même source d'où découlent tous les talents et toutes les vertus; c'est-à-dire une imagination sensible et riante et une âme à la fois douce et élevée. Aussi dans le sens vraiment orthodoxe, l'amour de la rose est précisément la même chose que l'amour de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon père de famille; un ami sincère, un amant fidèle. Si une fleur aimable a des droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa maîtresse, pour ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le titre de Rosati suppose encore d'autres qualités qui sont même le seul rapport sous lequel le vulgaire semble le connaître; je parle des talents agréables et de l'amabilité, car on se représente communément un Rosati sous l'idée d'un homme qui joint à l'agrément de faire de jolis vers, le mérite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur, que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la société et prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile à celui qui possède un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers, cette vérité nous a été démontrée par un événement dont le souvenir nous est encore cher.

Nous avons vu dans nos assemblées des guerriers savants dont les mains ne semblaient destinées qu'à tenir le compas d'Uranie et à diriger les foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutumés à régler la balance de la justice, consentir à essayer quelques airs sur le luth d'Anacréon; pleins d'une timide défiance, ils osaient à peine toucher cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants; les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon et les Grâces écoutèrent avec transport. Ils nous enchantèrent sans nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce phénomène dans l'amour de la rose.

Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez à découvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des Rosatis: et déjà vous pouvez le définir vous-mêmes, la société des hommes de génie et des hommes vertueux, qui ont brillé chez toutes les nations et dans tous les siècles. Socrate, Anacréon, Epaminondas, Timoléon, Euripide, Démosthène, Aristide chez les Grecs; parmi les Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicéron et surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurèle, enfin Charlemagne, Charles V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille, Fénelon, Vauban, Massilion, Condé chez les Français: voilà, Monsieur, une partie de ceux que nous comptons parmi nos frères.

Mais, Monsieur, je ne dois pas vous induire ici dans une erreur funeste; je ne puis vous le dissimuler, les grands hommes que je viens de nommer n'ont pas vu les jours de la lumière et de l'alliance nouvelle; ils aimaient la Rose de bonne foi; ils adoraient les mêmes divinités que nous; mais sans temple et sans autel! Les amants de la Rose épars et isolés n'avaient point encore appris à l'honorer en commun par un culte extérieur et solennel; car les banquets d'Anacréon, les soupers d'Horace, d'Auguste et de Mécène; les festins mêmes de Trajan et des Antonins n'étaient que l'ombre et la figure des grands mystères que nous avons vu s'accomplir en nous.

Fortuné mortel, prêtez une oreille attentive à ma voix, recueillez mes paroles avec respect et avec joie; je vais parler de l'époque sacrée où les amants de la Rose commencèrent à former sous le nom de Rosati un corps visible, une association régulière unie par le même esprit, par les mêmes rites et par les mêmes auspices; je vais vous révéler une partie des merveilles qui préparèrent ce grand événement, car la déesse qui les a enfantées en notre faveur me défend de lever entièrement le voile sacré que les couvre et vos yeux trop faibles encore ne pourraient en soutenir tout l'éclat.

L'amitié avait un jour rassemblé quelques-uns de nous dans un banquet qui n'avait rien de plus surnaturel que ceux d'Anacréon et de Marc-Aurèle; et les hymnes qu'ils chantaient en l'honneur des Grâces et de Bacchus montaient vers le ciel avec le parfum des roses et les douces émanations du Champagne; lorsque tout à coup on entendit dans les airs un concert plus ravissant que l'harmonie des corps célestes plus mélodieux que les champs des Muses et d'Apollon. Une odeur d'ambroisie se répand au même instant de toutes parts et nous voyons descendre au milieu de nos bosquets sur un nuage d'or et de pourpre une déesse brillante de tout l'éclat qui environne une beauté céleste. A ce seul souvenir, mon esprit se trouble, mes idées se confondent et j'éprouve encore une fois cette douce ivresse où sa présence alors plongea tous mes sens. O vous qui que vous soyez, qu'aucune déesse ne visita jamais, gardez-vous de chercher à vous former une idée de ses charmes d'après les faibles attraits des beautés mortelles… Oui Vénus sans doute est moins belle lorsque parée parles mains des Grâces elle se montre dans l'assemblée des dieux; elle était moins touchante le jour où parée de sa seule beauté, elle daigna la dévoiler aux yeux du fils de Priam. Dans l'une de ses mains était une lyre d'or, dans l'autre une coupe de nectar, à ses pies, une corbeille pleine de Roses. Ses regards se fixèrent un instant sur nous et ils firent circuler dans nos veines un feu rapide qui nous aurait consumés si elle ne nous avait elle-même donné la force de résister à sa violence; elle ouvrit la bouche, son souffle exhala une odeur plus douce que l'haleine du zéphyr chargé du parfum des fleurs. Le son de sa voix et les choses qu'elle nous dit nous jetèrent dans une extase ravissante dont il est impossible de donner une idée à ceux qui n'ont point reçu une semblable faveur et nos coeurs abîmés dans la joie étaient près de mourir sous le poids de la volupté.

Il n'est pas donné à une bouche humaine de rendre les discours de la déesse; il vous suffira de savoir qu'elle nous manifesta les décrets du destin qui de tout temps avoient fixé la durée de notre société.

Elle nous révéla comment les dieux jetant un regard de commisération sur les mortels, avoient résolu d'arrêter les progrès de l'égoïsme qui semble avoir banni de la terre la gaîté, la franchise, la vertu et le bonheur, en lui opposant une association fondée sur la concorde et sur l'amitié. Elle nous annonça qu'ils avoient daigné nous choisir pour être les pierres angulaires de ce sublime édifice: elle nous enseigna les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la doctrine que nous devons annoncer; elle nous remit en même temps la lyre d'or, la corbeille de roses, et la coupe de nectar, après nous avoir appris l'usage auquel ils étaient destinés dans les cérémonies de notre nouveau culte, elle déposa aussi dans nos mains un livre où une main divine avait tracé en caractère de roses les lois qui nous étaient données et les noms de ceux qui étaient appelés à composer la société naissante avec l'histoire de leur vie et leur future destinée; elle nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqués les desseins des dieux à leur égard par les diplômes dont elle prescrivit la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes sillons de lumière.

Lorsque nous eûmes enfin reprit nos sens, nous nous regardâmes longtemps les uns les autres dans un profond silence: nos premières paroles furent l'explosion de tous les transports d'amour, d'étonnement et de joie, excités par la grandeur des prodiges dont nous étions les objets. Dès ce moment il nous sembla que nous étions devenus d'autres hommes: ou plutôt nous n'étions plus des hommes, nous planions au dessus de la terre; l'image de la déesse profondément gravée dans nos coeurs ne nous permettait plus de concevoir que des sentiments sublimes et de grandes pensées; elle nous défendait même pour toujours contre les attraits de toutes les beautés mortelles qui nous avoient enchantés jusqu'alors; nous n'éprouvions plus qu'un dégoût universel pour tous les biens passagers de ce monde périssable et le désir de remplir notre glorieuse vocation était le seul lien qui put encore nous attacher à la vie.

Aussi notre premier soin fut d'ouvrir le livre sacré qu'elle avait déposé entre nos mains: quelle fut notre joie quand nous lûmes dans ces archives immortelles les noms de tous les hommes illustres qui existent de nos jours chez les différentes nations de l'Europe qui pour devenir nos frères n'attendaient que l'expédition de nos diplômes, quand nous vîmes que ceux mêmes des siècles passés y étaient inscrits comme membres de cette divine société qui embrasse tous les grands hommes présents, passés et futurs.

Mais ce qui nous intéressait le plus vivement c'était sans doute de connaître ceux de nos concitoyens qui seraient au nombre des prédestinés. Votre nom s'offrit à nos yeux et il serait difficile de vous peindre la sensation agréable que nous causa cette découverte; nous voulûmes aussitôt lire l'article qui vous concernait, c'est-à-dire l'histoire de votre vie passée et votre horoscope; la première nous offrit les motifs qui ont déterminé en votre faveur le choix de la déesse et nous eûmes lieu d'admirer combien les décrets de la sagesse divine différent des faibles pensées des hommes.

En effet, Monsieur, quand les hommes seront instruits de votre admission dans l'ordre des Rosatis, ils croiront que vous devez ce titre à vos connaissances utiles et agréables, au don d'écrire en prose et en vers avec noblesse et avec grâce que l'on vous connaît; à tous ces talents divers qui font douter si vous êtes plus cher à Polymnie, à Erato ou à Cypris, enfin à toutes les qualités que renferme l'idée d'un homme aimable. Eh bien, Monsieur, ce mérite-là est précisément le moindre des titres auxquels vous devez l'adoption de la déesse, car nos livres sacrés vous apprennent que vous êtes appelé principalement parce que les dieux ont aperçu en vous un coeur droit et pur, une âme noble et élevée faite pour connaître l'amitié; parce qu'ils ont prévu que vous étiez capable d'aimer vos frères autant que vous leur serez cher; parce que toujours humain, sensible et juste, vous avez su joindre la reconnaissance et l'estime de vos concitoyens à la confiance et à l'amitié des magistrats puissants qui ont l'avantage et le mérite d'apprécier et d'employer vos talents qui exercent sur eux une autorité salutaire et funeste suivant le caractère et l'âme de ceux à qui elle est confiée.

Maintenant, Monsieur, vous ne serez pas fâché sans doute de connaître votre horoscope et vous attendez peut-être avec impatience que je vous révèle ce que le livre fatal nous a appris sur cet objet intéressant. Mais, Monsieur, c'est là précisément un de ces secrets sur lesquels les ordres de la déesse nous imposent un silence religieux; car elle est d'avis qu'il n'est pas avantageux à l'homme d'étendre ses regards trop loin dans l'avenir, tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous dire comme homme, que vous devez être exempt de toute inquiétude, car la sage déesse m'a encore appris en général que l'horoscope d'un homme est dans ses talents et dans ses vertus.

Livrez-vous donc tout entier à la joie que votre heureuse adoption doit vous inspirer et rendez grâces aux dieux qui ont daigné vous accorder une si éclatante faveur; reconnaissez votre dignité, agnosce, o rosati, dignitatem tuam; et connaissez surtout votre bonheur, et méritez-le de plus en plus par votre zèle à répondre aux volontés du ciel et à observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frères, ces deux préceptes renferment toute la loi.

Mais pour animer votre zèle et répondre à la grâce de votre heureuse vocation, achevez devons instruire et devons édifier en apprenant quelles sont les magnifiques promesses qui ont été faites aux vrais Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assuré est celui d'une longue vie; il est très difficile qu'un Rosati meure si toutefois cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intéressant dans la personne de l'hôte aimable chez qui nous sommes rassemblés dans ce moment. Le jour où il fut admis pour la première fois à nos sacrés mystères, il nous chanta des couplets dignes d'Anacréon; mais l'état de faiblesse et de souffrance où nous le vîmes alors nous faisait craindre qu'il ne se pressât trop de descendre vers la fatale barque par les sentiers qu'Anacréon lui avait fraies; mais à peine eut-il passé une heure auprès de nous lorsqu'il s'écria dans un transport d'allégresse qu'il sentait déjà la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui rendait ses forces et sa gaîté première; et dès ce moment sa santé raffermie de jour en jour nous a donné la précieuse certitude de le conserver encore au moins pendant plusieurs siècles.

Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sûr de la constance de ses amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas tout, s'il a embrassé l'état du mariage il peut se reposer même sur la vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sûr d'échapper à toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre destinée dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères, Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze, La Fayette et toutes les aimables soeurs dont les charmes changeraient le Tartare même en un lieu de délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur chanter des vers charmants inspirés par les Grâces, tantôt à les enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles dans les riants détours d'un bocage enchanté ou dans le doux asile d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous rendra les ravissements ineffables qui pensèrent jadis nous faire expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.

* * * * * * * * * *

[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Poésies
Orthographe et ponctuation d'origine conservées]

- Madrigal dédié à miss Ophelia Mondlen

Crois-moi, jeune et belle Ophélie,
Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,
Contente d'être belle et de n'en rien savoir,
Garde toujours la modestie.
Sur le pouvoir de tes appas
Demeure toujours alarmée.
Tu n'en seras que mieux aimée,
Si tu crains de ne l'être pas.

[signé M. Drobecq]

(paru sans nom d'auteur dans le Chansonnier des grâces et Quelques vers (Paris, Royer, 1787); dans Les Actes des Apôtres, sous le nom de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette poésie fut acheté 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856, p. 225.) d'après Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris, 1890, in-12, p. 14.)

- Chanson adressée à Mlle Henriette [nom de famille effacé par une tache d'encre]

Veux-tu sçavoir, ô charmante Henriette,
Pourquoi l'amour est le plus grand des dieux,
Par quel prodige il étend sa conquête
Sur les enfers et la terre et les cieux?

Ne pense pas qu'il doive sa victoire
Aux traits perçans, que tu vois dans mes mains,
Que sur son arc, il ait fondé sa gloire
Et tout l'espoir de tes brillans destins.

Il te forma, tu lui donnas l'empire.
Depuis ce jour l'amour victorieux
Donna des loix à tout ce qui respire
Et triompha des mortels et des dieux.

De tous ses dons déploiant la richesse
De mille attraits il orna ton minois.
Dans tes beaux yeux il peignit la tendresse
Et le forma la plus touchante voix.

Il te donna le sourire des grâces.
Dans tous tes traits, il marqua la bonté.
Apprit aux ris à voler sur les traces
Et sur tes pas il fixa la gaité.

Il arrangea ta noire chevelure
Pour relever la blancheur de ton teint,
A Vénus même enlevant sa ceinture
Il l'en para de sa divine main.

D'un dernier trait couronnant son ouvrage
Il sçut encor embellir tant d'attraits,
Des deux côtés de ton charmant visage
Un joli… [effacé avec de l'encre] fut placé tout exprès.

Alors certain d'un triomphe facile
Brisons ces traits, éteignons ce flambeau,
Dit-il, jettons ce carquois inutile
Je puis compter sur cet appui nouveau,

A l'Univers, je montrerai tes charmes
Chère Henriette, il subira ma loi.
On te verra, ce seront là mes armes
Et t'adorer sera tout mon emploi.

(Cette poésie fait partie d'un manuscrit comprenant quelques pièces de vers et un discours, remis par Charlotte Robespierre à Agricol Moureau et publié par M. Lucien Peise sous le titre Quelques vers de Maximilien Robespierre, Paris, Gougy, 1909. Cette pièce est, d'après cet auteur qui détient les originaux, écrite sur papier bleuté, au filigrane: fin 1778 Levayer; une tache d'encre recouvre le nom de famille d'Henriette et le rend illisible.

- Chanson

1

Tu veux, charmant objet,
Que mon esprit docile
Tire quelque couplet
De ma verve stérile
Fera-t-il bien?
Je n'en crois rien,
Mais veut-on que je me défende.
Quand ta bouche commande
A mon coeur.

2

De ce premier couplet
Que faut-il que je pense?
Verra-t-on cet essai
Avec quelqu'indulgence?
Il est très bien
J'en suis certain
Car toi-même, aimable Henriette
Dicta cette chansonnette
A mon coeur.

3

Peu m'importe d'ailleurs
Que ce fruit de ma veine
Soit goûté des neuf soeurs
Je me rirai sans peine
De l'Hélicon
Et d'Apollon
Si tes yeux d'un regard prospère
Voient cet hommage sincère
De mon coeur.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre Quelques vers de Maximilien Robespierre, Paris, Gougy, 1909, p. 19.)

- Vers pour le mariage de Mlle Demoncheaux

C'en est fait, aimable Emilie,
Un mot a fixé ton destin:
Un mortel trop digne d'envie
T'a soumise au joug de l'Hymen.

Mais de ce dieu qu'on calomnie
Ne crains pas l'empire éternel,
Contre ses loix, quoiqu'on publie.
L'hymen n'est point un dieu cruel.

L'homme, ce sultan formidable
Dont on vante la majesté,
A la voix d'une épouse aimable
Dépose toute sa fierté.

De ton seigneur, charmante amie,
Je veux bien être le garant,
L'époux de la douce Emilie
Sera toujours un tendre amant.

Le volage enfant de Cythère
Dont tu fus toujours le soutien
De peur d'exciter ta colère
N'osera pas trahir l'hymen.

Tu peux croire à de tels présages;
De ta gloire et de ton bonheur
Je vois trois infaillibles gages:
Tes yeux, les grâces et ton coeur.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre Quelques vers de Maximilien Robespierre, Paris, Gougy, 1909, p. 23.)

- J'ai vu tantôt l'aimable Flore

J'ai vu tantôt l'aimable Flore,
Au plus beau des jours du printems
Donner la main à Terpsychore
Et la parer de ses présens.
Aussitôt j'ai vu sur leurs traces
Aux doux accords du violon,
La troupe légère des Grâces
Voler sur le tendre gazon.

De cette charmante alliance
Quelle main forma les doux noeuds?
De la vive gaieté d'Hortense
Reconnaissez l'ouvrage heureux,
Son air, sa grâce enchanteresse.
Son humeur aimable et riante;
Avec les jeux et la jeunesse
Près d'elle enchaîne le bonheur.

Par elle, la saison nouvelle
Emprunte un nouvel agrément.
La nature devient plus belle,
Le printems, paroît plus riant.
La beauté des présens de Flore,
Toujours contrainte à s'embellir
A la déesse qu'elle adore
Ravit l'hommage du zéphyr.

Mais en vain, négligeant ces armes
Elle est souvent rebelle aux lois.
Elle conserve assez de charmes
Pour nous vaincre à la fin du mois.
Au tribunal d'un juge inique
Notre bon droit fut rejeté
Mais il peut braver la critique;
Il est absout par la beauté.

De tout temps. Messieurs de justice,
Pour elle, furent indulgens.
Vénus reçoit leur sacrifice
Thémis a reçu leurs sermens.
Pour moi d'être vaincu par elle
Je me console avec raison
Vingt fois pour souper avec elle
Je veux payer le violon.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre Quelques vers de Maximilien Robespierre, Paris, Gougy, 1909, p. 27.)

- A une beauté timide Air: Avec les jeux.

Quoi vous poussez la modestie
Jusques à la timidité!
Vous avez tort, jeune Sylvie (mot rayé dans le manuscrit: belle)
Vous avez tort en vérité,
Grâces et figure jolie
Esprit, coeur noble et généreux
Ne donnent-ils pas, je vous prie
Le droit de lever deux beaux yeux?

L'humble et charmante violette.
L'aimable fille du printems,
Sous le gazon, cache sa tête
Aux yeux des zéphirs caressans.
Mais souvent pour chercher sous l'herbe
Ses attraits doux et séduisans,
Zéphirs, de la rose superbe,
Quittent les charmes éclatans.

De la violette touchante
Vous avez toute la douceur.
De la Rose noble et brillante
Vous offrez le charme vainqueur.
Vous pourriez être la rivale
De l'aimable reine des fleurs;
Vous aimez mieux être l'égale
De la plus humble de ses soeurs.

(publié par M. Lucien Peise sous le titre Quelques vers de Maximilien Robespierre, Paris, Gougy, 1909, p. 21.)

- La rose Remerciements a MM. de la Société des Rosati. Air: Résiste-moi, belle Aspasie!…

Je vois l'épine avec la rose,
Dans les bouquets que vous m'offrez (bis);
Et, lorsque vous me célébrez,
Vos vers découragent ma prose.
Tout ce qu'on m'a dit de charmant,
Messieurs, a droit de me confondre:
La Rose est votre compliment,
L'Epine est la loi d'y répondre (bis).

Dans cette fête si jolie,
Règne l'accord le plus parfait (bis),
On ne fait pas mieux un couplet,
On n'a pas de fleur mieux choisie.
Moi seul, j'accuse mes destins
De ne m'y voir pas à ma place;
Car la Rose est dans nos jardins
Ce que nos vers sont au Parnasse.

A vos bontés, lorsque j'y pense,
Ma foi je n'y vois pas d'excès (bis);
Et le tableau de vos succès
Affaiblit ma reconnaissance,
Pour de semblables jardiniers,
Le sacrifice est peu de chose;
Quand on est si riche en lauriers,
On peut bien donner une Rose (bis).

(le manuscrit de cette chanson fut retrouvé dans les papiers de ce dernier, puis confié par Charlotte Robespierre à Laponneraye, pour la publication des oeuvres complètes de son frère, 1840, tome II, p. 480.)

Note : Cette pièce est attribuée par J. A. Paris et par Victor Barbier (Les Rosati p. 68) à Beffroy de Reigny; Arthur Dinaux et Jean-Bernard estiment qu'elle est bien l'oeuvre de Maximilien Robespierre;

- Couplets chantés En donnant le baiser à M. Foacier de Ruzé

On vous a présenté la rose;
L'offrande était digne de vous;
De cette fleur, pour nous éclose,
La beauté plaît aux yeux de tous.
De grand coeur vous prîtes ce verre
Rempli de Champagne joyeux;
Nul honnête homme sur la terre
Ne méprise ce don des cieux.

Avec la même confiance
Puis-je vous offrir mon présent?
C'est le sceau de notre alliance,
C'est un baiser qui vous attend.
Et c'est moi que la destinée
Appelle à cet emploi flatteur!
Et mon étoile fortunée
Etait d'accord avec mon coeur!

Mais pour donner une accolade
Qui, par un baiser précieux,
Puisse d'un pareil camarade
Marquer l'avènement heureux,
Il faut la bouche enchanteresse
De lune des soeurs de l'Amour,
Ou de cette jeune déesse
A qui vous donnâtes le jour.

Mais d'un mortel qui vous révère
Et vous chérit bien plus encor
Si l'hommage pouvait vous plaire,
Je remplirais mon heureux sort.
Seulement, par un doux sourire,
A cet instant, dites-le moi,
Et sans me le faire redire,
Soudain j'exécute la loi.

Non; certaine raison m'arrête,
Et, pour vous parler plus longtemps,
Du plaisir que le sort m'apprête
Je suspendrai les doux instants.
Car toujours, en vers comme en prose.
Je suis bavard en vous louant;
Pourriez-vous me dire la cause
De ce phénomène étonnant?

Je vous admire et je vous aime,
Lorsque, rival de d'Aguesseau,
Aux yeux d'un Tribunal suprême
De loin vous montrez le flambeau.
Je vous aime, lorsque vos larmes
Coulent pour les maux des humains,
Et quand de la veuve en alarmes
Les pleurs sont séchés par vos mains.

Mais lorsqu'admis à nos mystères,
Je vous vois, le verre à la main.
Assis au nombre de mes frères,
Animer ce charmant festin,
Quand votre coeur joyeux présage
Nos jeux et nos aimables soins,
Je vous aime encore davantage
Et ne vous admire pas moins.

O des magistrats le modèle!
Quand vous signalerez pour nous
Votre indulgence et votre zèle,
Vous serez applaudi de tous.
Vous devez aimer nos mystères;
Car en quel lieu trouverez-vous
Des coeurs plus unis, plus sincères.
Des plaisirs plus vrais et plus doux?

Des guirlandes qui nous sont chères
Aimez donc aussi les appas,
Et, dès cet instant, à vos frères
Ouvrez votre coeur et vos bras.
Pardon, Amour, pardon, Glycère,
Je conviens que, dans ce moment,
A vos doux baisers je préfère
Celui d'un magistrat charmant.

(Cette poésie a été reproduite par M. A. J. Paris, dans la Jeunesse de Robes- Pierre, p. 180, par M. Victor Barbier, dans Les Rosati, page 5l, par M. Jean- Bernard, dans Quelques vers de Robespierre, page 43.)

Note : Cette chanson a été dite par Maximilien Robespierre dans une fête des Rosati, le 22 juin 1787; la société recevait, ce jour-là, M. de Foacier de Ruzé, avocat au Conseil d'Artois et l'un des plus éminents magistrats de la province.

- La coupe vide

O dieux! Que vois-je, mes amis?
Un crime trop notoire
Du nom charmant des Rosatis
Va donc flétrir la gloire!
O malheur affreux!
O scandale honteux!
J'ose le dire à peine
Pour vous j'en rougis,
Pour moi j'en gémis,
Ma coupe n'est pas pleine

Eh! vite donc, emplissez-la
De ce jus salutaire,
Ou du Dieu qui nous le donna
Redoutez la colère.
Oui, dans sa fureur,
Son thirse vengeur
S'en va briser mon verre;
Bacchus, de là-haut,
A tous buveurs d'eau
Lance un regard sévère.

Sa main, sur les fronts nébuleux
Et sur leur face blême,
En caractères odieux
Grava cet anathème,
Voiez leur maintien,
Leur triste entretien.
Leur démarche timide;
Tout leur air dit bien
Que comme le mien
Leur verre est souvent vuide.

O mes amis, tout buveur d'eau
Et vous pouvez m'en croire,
Dans tous les temps ne fut qu'un sot,
J'en atteste l'histoire,
Ce sage effronté,
Cynique vanté,
Me paraît bien stupide.
O le beau plaisir
D'aller se tapir
Au fond d'un tonneau vuide.

Encore s'il eût été plein.
Quel sort digne d'envie,
Alors dans quel plaisir divin
Aurait coulé sa vie!
Il aurait eu droit
De braver d'un roi
Tout le faste inutile,
Au plus beau palais
Je préférerais
Un si charmant azile.

Quand l'escadron audacieux
Des enfans de la terre
Jusques dans le séjour des dieux
Osa perler la guerre.
Bacchus, rassurant
Jupiter tremblant,
Décida la victoire;
Tous les dieux à jeun
Tremblaient en commun,
Lui seul avait su boire.

Il fallait voir dans ce grand jour
Le puissant dieu des treilles,
Tranquille, vidant tour à tour
Et lançant des bouteilles;
A coups de flaccons
Renversant les monts
Sur les fils de la terre:
Ces traits, dans la main
Du buveur divin,
Remplaçaient le tonnerre.

Vous dont il reçut le serment
Pour de si justes causes.
C'est à son pouvoir bienfaisant
Que vous devez vos roses;
C'est lui qui forma
Leur tendre incarnat.
L'aventure est notoire
J'entendis Momus
Un jour à Vénus
Rappeler cette histoire.

La rose était pâle jadis,
Et moins chère à Zéphire,
A la vive blancheur des lys
Elle cédait l'empire.
Mais, un jour, Bacchus
Au sein de Vénus,
Prend la fille de Flore,
La plongeant soudain
Dans des flots de vin,
De pourpre il la colore.

On prétend qu'au sein de Cypris,
Deux, trois gouttes coulèrent
Et que dès lors, parmi les lis,
Deux roses se formèrent,
Grâce à ses couleurs,
La rose des fleurs
Désormais fut la reine;
Cypris, dans les cieux,
Du plus froid des dieux
Devint la souveraine.

Amis, de ce discours usé
Concluons qu'il faut boire.
Avec le bon ami Ruzé
Qui n'aimerait à boire?
A l'ami Carnot
A l'aimable Col,
A l'instant, je veux boire;
A vous, cher Fosseux,
Au grouppe joyeux
Je veux encor reboire.

Si jamais j'oubliais Morcant,
Que ma langue séchée
A mon gosier rude et brillant
Soit toujours attachée.
Pour fuir ce malheur.
Trois fois de grand coeur
Je veux vider mon verre.
Pour l'avènement
D'un frère charmant,
On ne saurait mieux faire.

(Cette pièce a été publiée dans les Mémoires authentiques [apocryphes] de Maximilien de Robespierre, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page 293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à Agricol Moureau.)

- L'homme champêtre

Heureux l'homme de la nature
Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur,
Cultive un petit champ et peut, à son retour.
Manger en paix, dans sa cabane obscure,
Le pain que, sous le poids du jour.
Son travail généreux a gagné sans murmure!
Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants
Préparer, de leurs mains diligentes et chères,
Le mets simple et les vêtements
Qui lui sont devenus à la fin nécessaires.

Qu'il est riche! qu'il est heureux
Celui qui vit dans l'indigence!
Au ciel adresse-t-il des voeux?
Ils sont formés par l'espérance.
Joyeux, les voit-ils exaucés?
Aussitôt la reconnaissance
Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez
Qu'ai-je besoin de l'opulence?

Son coeur pur ne connaît jamais
Les craintes, le tourment d'un misérable avare.
Si d'un travail trop long le dangereux excès
Le fatigue, l'épuise, eh bien! la nuit répare
Tous les maux que le jour a faits.
Il ne voit pas en songe une effrayante image,
Et du meurtre et du brigandage,
Il veille en sage, il dort en paix.

La brillante rosée inonde et couvre encore
Les fruits, la verdure et les fleurs.
Du sommeil quittant les douceurs,
Il se lève, il prévient l'aurore.
Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux,
Il reprend ses travaux et ses propos joyeux.

Il n'est point des remords la renaissante proie.
Ni le crime, ni la terreur
Ne troublent un moment son innocente joie.
Chaque idée est pour lui l'image du bonheur;
Il vit, sa famille est contente.
Qu'a-t-il à désirer? Rien. Pendant tout le cours
Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante:
Lui seul peut être heureux, et lui seul l'est toujours.

[signé M. Drobecq]

(Cette poésie a été publiée pour la première fois dans Le Censeur universel anglais (p. 152) du samedi 12 août 1786; publiée une première fois par M. Jean-Bernard, dans La Révolution Française Revue historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une poésie de Maximilien Robespierre" et, à nouveau, à la page 66 de son ouvrage: Quelques vers de Robespierre.) 16

- Loin d'ici la cérémonie

Loin d'ici la cérémonie
Avec la morne dignité.
Que les plaisirs et la folie
Accourent avec la gaieté.
Aux jeux de cette fête aimable
Aucun profane n'est admis;
Mes yeux autour de cette table
Ne voient qu'une troupe d'amis

Vainement un Crésus stupide
Me donne un superbe festin:
A sa table l'ennui préside,
L'ennui plus cruel que la faim.
Toutefois sa magnificence
A nos yeux ne déplairoit pas
Si son importune présence
Ne gatoit ses meilleurs repas.

Ici tout conspire à nous plaire,
L'aimable amitié, le bon vin,
La liberté, la bonne chère;
Surtout le maitre du festin.
Son humeur, sa mine fleurie
Sçavent inspirer la gaieté
Mieux que cette liqueur chérie
Qu'on nous verse à coup répété.

O mes amis que notre zèle
Par le doux Champagne excité
Pour cet ami cher et fidèle
Eclate en buvant sa santé,
Qu'une mousse vive et brillante
Lançant vingt bouchons vers les cieux
De notre allégresse éclatante
Soudain aille informer les dieux.

(Pièce publiée par M. Lucien Peise, Quelques vers de Maximilien
Robespierre
, p. 27.)

- Fragment d'un poème sur le mouchoir

……
Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir
Déploier, avec grâce, un superbe mouchoir,
Des moeurs de l'Orient évitez la mollesse
Et sçachez de vos doigts emploier la souplesse.
Dès longtems, je le sçais, un luxe dangereux
A ce honteux usage asservit nos ayeux:
Mais jadis les humains instruits par la nature
Sous un chêne fécond recueillant leur pâture
Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux.
Le père des humains dans ses doigts vigoureux
Pressant bien mieux que nous son nés souple et docile
Sçavoit le dégager d'une humeur inutile.

……
Le coupable intérêt divise les familles;
On aime le bon vin, on caresse les filles;
Des cuisiniers trompeurs les perfides apprêts
Succédèrent au gland que donnoient les forêts.
Alors pour déjeuner il fallut des serviettes;
Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes
Las du cristal des eaux on chercha des miroirs
Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs.
Cependant j'en conviens, ces sages républiques,
Illustres par l'éclat de leurs vertus antiques,
Ces peuples, dont la terre admire les exploits
De ce désordre affreux garantis par les loix
Ne subirent jamais ce honteux esclavage.
Si Rome humiliant son superbe courage
Eût souffert dans son sein ces nés efféminés.
Eût-elle vu des Rois à ses piés enchaînés,
L'histoire en retraçant ses moeurs et sa puissance
D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence.
Scipion, ce héros de l'Afrique fatal
N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal.
Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible!
Non jamais d'un romain le courage inflexible
N'eût permis que son nés libre et majestueux
Apprit à s'amollir dans un cotton moelleux.
Si vous pouvez donner un mouchoir à Pompée
A Cornélie aussi prêtez une poupée,
Un manchon à Brutus (mot rayé dans le manuscrit : Sylla) des gands à Cicéron,
Un col à Paul-Emile, un jabot à Caton.
D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste génie
Parmi nous des mouchoirs a soufflé la manie.
Moi-même je le sens; c'est en vain que mes vers
Sur ce honteux abus gourmandent l'univers!
Je lui demande en vain ces justes sacrifices,
Le pire de nos maux, c'est de chérir nos vices;
Que dis-je? nous pouvons à peine concevoir
Qu'une société peut fleurir sans mouchoir.
De nos usages vains ambitieux esclaves
Nous aimons à traîner nos absurdes entraves;
Nous appelons grossiers, les hommes ingénus
Qui pouvant dédaigner des secours superflus
Sçavent à leurs doigts seuls demander un service,
Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office,
Voulez-vous dans le monde être deshonoré!
Je vais vous en donner un moïen assuré!
Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie;
En vain à la vertu vous joindrez le génie,
Le faquin le plus vil, l'homme le plus taré
Chez les honnêtes gens vous sera préféré!

(Cette pièce a été publiée par M. Lucien Peise, dans sa brochure Quelques vers de Maximilien Robespierre, p. 31.) (Le manuscrit entier de ce poème figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue Laverdet).)

- Le seul tourment du juste

Le seul tourment du juste, à son heure dernière,
Et le seul dont alors je serai déchiré,
C'est devoir, en mourant, la pâle et sombre envie
Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,
De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.

(Cette pièce a été reproduite dans les Mémoires de Charlotte Robespierre sur ses deux frères; par M. Jean Bernard dans Quelques poésies de Robespierre, p. 63.)

Note: Charlotte Robespierre, dans ses Mémoires, écrit, au sujet de la composition de cette ultime oeuvre poétique: "Une seule crainte le tourmentait, c'était que les méchants après l'avoir assassiné, ne déversassent sur lui la calomnie. Il fit à ce sujet quelques vers dont je ne me rappelle que les cinq suivants."

* * * * * * * * * *

[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty président à mortier au parlement de Bordeaux (1789)

Transcrit en français moderne]

(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dévoilé les erreurs judiciaires, défendu les veuves accusées, protesté contre les arrestations arbitraires. Pour honorer le héros qui avait été l'un de ses membres, l'un de ses enfants, l'Académie de la Rochelle mit son Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'éditeur un Eloge de messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, président à mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement. Certains historiens (Stefane-Pol, Quérard) l'attribuent à Robespierre. Le manuscrit de l'Académie de La Rochelle a malheureusement disparu.)