DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI PAR UN GNOU

«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau de gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule file; mais ils l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que j'eusse la moindre velléité de les inquiéter.

»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant leurs gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire en paix. Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai qu'il était bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant dans la bande beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu vanter la chair, je résolus de m'en procurer un.

»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre départ! Mais pouvais-je m'attendre à une pareille invasion?

»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute hâte, et dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au bas de l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre et ma carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les gnous se mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et d'ailleurs mon intention n'était que d'en tuer un.

»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons; mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant de précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour de notre ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient de moi à la distance de cent verges, sans que ma présence les gênât dans leurs évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, qui semblaient former l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de fusil; mais je les dédaignais, sachant que leur chair était coriace. Je voulais atteindre un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient pas encore commencé à se recourber.

»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la tête l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain.

»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement oublier combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp. J'avais toujours l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie. Je persévérai donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où se dressaient comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance égale les unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins de douze pieds de haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis communes, la forme hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques et flanquées de cônes plus petits qui s'élevaient à leurs pieds comme des tourelles. C'étaient les habitations de l'espèce de grosses fourmis blanches que les entomologistes appellent termès belliqueux (termes bellicosus).

»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi, ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite termes mordax, quoiqu'une autre espèce (termes atrox) se bâtisse des nids presque identiques.

»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en parle que pour vous faire comprendre ce qui va suivre.

»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques. En m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans difficultés à portée de fusil des gnous.

»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière une fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du troupeau. Quel fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre les tourelles je vis les femelles et les petits emmenés loin de moi!

»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté.

»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches du troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de moi. Leurs manœuvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils gambadaient à travers la plaine, comme pour me braver, tantôt leurs têtes s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. Je dois vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils noirs, leurs cornes pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient des voisins assez désagréables, et que même, en la supposant stimulée, leur animosité m'inquiétait.

»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce que leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade et le fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient entraînés par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas, et retombaient à genoux pour se livrer bataille.

»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.—Ah! coquins, me dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos camarades, eh bien, je vais me venger sur vous! Tremblez, vous payerez cher votre témérité et votre insolence.

»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent à un nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient semblé qu'un jeu; mais cette fois ils étaient réellement animés l'un contre l'autre: les armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, leurs beuglements avaient quelque chose de sinistre, la fureur se peignait dans leurs yeux.

»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait de se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait de nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai pas à marcher vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua mon approche: le vaincu ne songeait qu'à se garantir des coups terribles qui pleuvaient sur lui, le vainqueur ne s'occupait que de compléter son triomphe.

»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui avait le dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité en frappant un antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le flanc.

»Je tirai.

»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis le vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui que j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner sous la balle; mais je ne l'avais nullement estropié.

»Où l'avais-je blessé?

»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de la vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre jour quand je rencontrai le lion.

»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais mis sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil par le canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était facile de voir que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course furieuse d'un animal aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. Comment me soustraire à son ressentiment? En tournant les yeux autour de moi, j'aperçus par bonheur la fourmilière que je venais de quitter. En montant dessus, j'étais hors d'atteinte; mais aurais-je le temps d'y arriver?

»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me dépassez à la course dans les circonstances ordinaires; mais je doute que vous eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière.

»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les tourelles, j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux du gnou montait jusqu'à moi.

»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient m'atteindre.

CHAPITRE XXXIII.