LA FOURMILIÈRE
Hans fut assailli d'une volée de questions:
—Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est arrivé? n'êtes-vous pas blessé?
—Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai mes aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que Totty fera cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop affamé pour avoir le courage de parler.
En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait sur les épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal étrange, que Hans nommait improprement cochon de terre, était couvert de longues soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une longue queue qui allait en s'amincissant comme une carotte, un museau de glabre d'environ un pied de long, la bouche très-petite, des oreilles droites et pointues comme une paire de cornes; un corps plat, des jambes courtes et musculeuses; ses griffes étaient démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au lieu de s'étendre, elles se repliaient comme des poings fermés ou comme les mains d'un singe.
—Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, d'autant plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien. Mais nous pouvons réserver pour demain ton cochon de terre; nous avons ici une couple d'outardes qui seront plus faciles à accommoder.
—Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens pas à manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais même d'une tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant que Swartboy, s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon gibier. Prenez bien garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un animal qu'on ne trouve pas tous les jours.
—Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un goup.
Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), et que le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était ni plus ni moins que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique (orycteropus capensis).
Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon de terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce porcine. La forme de son museau, ses longues soies, l'habitude qu'il a de fouiller la terre, lui ont valu cette fausse dénomination. De tous les animaux qui creusent les terriers, c'est assurément le plus expéditif; il surpasse même le blaireau, et un jardinier armé d'une bonne bêche ne parviendrait pas à faire un trou en aussi peu de temps que lui. Sa taille, ses mœurs et sa conformation sont à peu près celles de son cousin de l'Amérique du Sud, le tamanoir (myrmecophaga gubata), que l'on considère comme le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais l'oryctérope du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et dévore les termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la vallée des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement négligé l'oryctérope.
Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries, tandis que personne ne se dispute la possession du second. D'où vient cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre est d'une colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je prétends faire cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop longtemps victime, et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que le tamanoir à être regardé comme le type des myrmécophages. Il faut voir comme il détruit des fourmilières, dont quelques-unes ont vingt pieds de haut; comme il allonge sa langue visqueuse pour la rentrer couverte de fourmis blanches. De même que le tamanoir, il engraisse et fournit une chair aussi salubre que délicate, quoiqu'elle sente légèrement l'acide formique. Ses jambons, convenablement préparés, sont supérieurs à ceux d'Espagne ou de Westphalie. Je vous conseille d'en essayer.
Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange gibier, se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun dans l'Afrique australe, et même abondant dans certains districts, l'oryctérope est rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui appliquer un coup sur le museau; mais il est difficile de le surprendre. Il est timide et prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il sort de son terrier, et il fait si peu de bruit en marchant, il s'avance avec tant de précaution, qu'il est presque impossible de l'approcher. Il a les yeux d'une petitesse extrême, et sa vue n'est pas meilleure que celle de la plupart des animaux nocturnes; mais son odorat est d'une prodigieuse finesse, et ses longues oreilles saisissent les plus légers bruits.
Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique australe. Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le moris ou pangolin. Ce dernier est sans poils; mais son corps est couvert d'écailles imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble plutôt à un grand lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère; mais ses habitudes sont exactement celles de l'oryctérope. Il se terre, ouvre pendant la nuit les fourmilières, darde sa langue au milieu des insectes et les dévore avidement.
Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles squammeuse.
Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines: les unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les îles indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes sous le nom de pangolin à longue queue ou pangolin de Temminck.
Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec soin l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il lui manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs étaient trop affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner excellent.
Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée.