LES GNOUS

«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.»

En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que tout n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut de l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon.

Ou était Hans?

Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent les échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait formées.

Hans était absent depuis plusieurs heures.

—Où est-il allé? demanda Von Bloom.

—Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne lui soit arrivé quelque malheur.

—Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp?

—Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues boire dans le lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les poursuivre; il nous a recommandé de nous tenir dans l'arbre, de ne pas bouger avant son retour, en disant qu'il allait revenir de suite. Il s'est en allé au bas du lac; mais les buissons nous l'ont bientôt caché, et nous ne l'avons plus revu!

—Y a-t-il longtemps?

—Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt que vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord inquiétés, puis nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il vous aidait à chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas.

—Avez-vous entendu un coup de fusil?

—Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût eu le temps de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir les rattraper il a dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi nous n'avons rien entendu.

—Quelles étaient les bêtes dont vous parlez?

—De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils avaient des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient de leur poitrail entre leurs jambes de devant.

—Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient et caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient beaucoup.

—Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude.

—De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de la terreur.

—Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des lions.

—Et à moi aussi, dit Totty.

—Combien étaient-ils?

—Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car ils étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre et se donnaient des coups de cornes.

—Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation rassurait.

—Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants.

—C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en partant du front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux avaient aussi des crinières; leur cou se courbait comme celui d'un cheval; leur nez était garni d'une touffe de poils semblable à une brosse. Ils avaient les membres arrondis comme des poneys et de longues queues blanches qui balayaient la terre comme celle des poneys. Je vous le répète, sans leurs cornes, sans les longs poils dont leur nez et leur poitrine étaient garnis, je les aurais pris pour des poneys. Ils galopaient comme les poneys qui jouent dans les prairies; ils couraient en baissant la tête, secouaient leurs crinières, hennissaient, ronflaient, absolument comme des poneys. Parfois encore ils beuglaient comme des taureaux! et j'avoue que, par la tête, ils ressemblaient à des taureaux! j'ai remarqué aussi qu'ils avaient le sabot fendu comme celui des bœufs. Oh! je les ai bien vus, pendant que Hans chargeait son fusil! Ils étaient au bord de l'eau; mais quand il approcha, ils décampèrent tous à la file. Celui qui les guidait et celui qui fermait la marche étaient de la plus forte taille.

—C'étaient des gnous! s'écria Swartboy.

—Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer qu'à eux.

En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités caractéristiques du gnou (catoblepas gnus), le plus singulier peut-être de tous les ruminants; il a le museau du bœuf, l'encolure du cheval, le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits distinctifs. Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur impardonnable, car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur crinière flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante quand on les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent quelquefois.

Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la vérité que celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué en outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes pareilles à celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et la croupe ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles étaient plus gros et d'un jaune plus foncé que les femelles, que les petits étaient de couleur claire et blanchâtre comme du lait.

Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux que les colons hollandais appellent wildebeest (bœufs sauvages), et les Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils poussent parfois un gémissement sourd, exactement représenté par le mot gnou-o-ou.

Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec les cornes et les sabots.

Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi ne les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à quelque distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur, le menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec leurs pieds des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre tient à la fois du beuglement du taureau et du rugissement du lion.

Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font sentinelle et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche, c'est presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait observé.

Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme s'ils se livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient à portée, ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags les plus capricieux.

Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique, et plus au nord une troisième dont les mœurs sont peu connues. Toutes deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, qui atteint rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que ses congénères en ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes, et ne se réunissent jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en compagnie d'autres animaux. Elles sont particulières au continent de l'Afrique.

Le gnou moucheté (catoblepas gorgon) est connu des chasseurs et des colons du Sud sous le nom de bœuf sauvage bleu. Sa robe azurée est rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance; ses habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il est plus lourd et sa forme est encore plus singulière.

Le catoblepas taurina, qui constitue la troisième espèce, est appelé kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par les mœurs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car il habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins explorées.

Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent les naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible. Les gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le bœuf; c'est ce qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des frontières, qui les ont qualifiés de bœufs sauvages.

La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le cuir sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue soyeuse est un objet de commerce. On voit autour des fermes du Cap de grands morceaux de cornes de gnous et de springboks, restes d'animaux tués à la chasse.

La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On cerne quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces animaux, que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en leur montrant un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate, sur lesquels ils se jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs une grande aversion. On les réduit facilement à l'état de domesticité; mais on ne les admet pas volontiers dans les fermes, à cause d'une maladie de peau qui les emporte chaque année par milliers, et qu'ils pourraient communiquer au bétail. On suppose sans peine que Von Bloom et ses compagnons ne s'amusèrent pas à disserter sur le gnou. Leur unique préoccupation était l'absence prolongée de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa recherche, quand il arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau.

Un cri de joie salua sa venue.

CHAPITRE XXXI.