LE RODEUR

L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, que les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe, ont des tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui affecte la forme d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses lèvres préhensiles, atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un vert tendre, qui sont son aliment favori.

L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même hauteur, serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il n'avait un moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire. Il brise l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.

Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il venait de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les feuilles avec avidité.

—Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il eut recouvré sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez pas; c'est un vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme un diable.

Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent rien qui le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman avait des yeux exercés, et il était incapable de se tromper. Il possédait cette science physiognomonique qui nous fait distinguer un homme vertueux d'un scélérat, sur des indices qu'on saisit sans pouvoir les définir.

Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait mauvaise mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent immobiles dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient attaquer un aussi formidable animal. La vue de ses longues défenses était trop séduisante pour que Von Bloom renonçât à faire au moins une tentative. Avant de le laisser fuir, il voulait lui envoyer quelques balles.

Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le temps de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner d'un moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés. Von Bloom prit le parti de s'avancer le plus près possible et de lâcher son coup de fusil. Il se disait qu'une seule balle au front tuait un éléphant, et pourvu qu'il choisit une bonne position, il se croyait assez bon tireur pour toucher droit au but.

Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur une erreur accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant dans leur cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes, ces messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut recevoir impunément une balle dans la tête, grâce à la position de sa cervelle et à la conformation de son crâne.

Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur. Au lieu de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait été facile, il fit un détour à travers les broussailles pour venir le frapper au milieu du front.

Hendrik et Swartboy restèrent à leur place.

A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse bête s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées, elle allait atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun cri; mais on entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait dans son vaste estomac.

Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros arbre.

L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le remarquer, si le chasseur l'avait permis.

Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme de cœur, la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui; mais à l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il se rappela pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire sa fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.

Il posa résolûment son long roer sur un nœud de l'arbre et prit son point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée de l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut avec douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement souffert.

La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le crâne, elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet que d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il ignorât la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, il frappait les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les lançait en l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement mis en pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de rester immobile derrière le gros arbre.

Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec Hendrik du massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se dirigeait du côté de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était pas blessé, il perdit courage, quitta Hendrik et se sauva dans le taillis en poussant des cris de détresse.

Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif. Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui envoya une balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux que jamais.

Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, dans son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait reçue.

Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait pas plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le bois et de monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il entendait les pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé, dont il croyait sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois, et n'avait aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il voulait grimper. Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit volte-face. C'était par désespoir et non par bravade qu'il affrontait son adversaire. Il savait qu'il serait certainement dépassé à la course, et comptait éviter la terrible attaque par quelque manœuvre adroite.

Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait droit à lui.

Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus vite, son arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs inutiles. Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de mouton, qu'il avait gardé avec intention.

L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son kaross de manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre; puis il sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction opposée à celle que suivait l'éléphant.

Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle avait saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa à plat ventre sur le gazon.

L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après avoir jeté ce vêtement inutile, il se précipita brusquement sur Swartboy. Les demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les jambes du Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air.

Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de sa périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le virent pas redescendre.

Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu par la trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le dos de l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition de sa victime, la cherchait de tous côtés.

Où Swartboy était-il allé?

En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe un mokhala et le secoua violemment.

Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant à y trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches, au milieu desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position était précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; mais il n'eut pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, se brisa et tomba en entraînant le pauvre Bosjesman.

Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy dans sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti le choc; il n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la merci de son adversaire.

Il était perdu!

Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur une des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie; il mit en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots du pachyderme, et ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.

Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec sa trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque, l'éléphant poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la queue et la trompe en l'air.

Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des taillis, et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement à terre. Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute sa force dans une direction opposée.

Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis d'arbres et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs milles entre lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure.

Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient au secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait au devant d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance.

Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste.

—A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur. Sans chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance de le rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.

Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses chevaux. Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant, et à des chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins facile d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la fuite, ce serait peine perdue que de le poursuivre.

L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent tristement vers le camp.

CHAPITRE XXX.