LA CHAMBRE A COUCHER DE L'ÉLÉPHANT

Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré le vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient dû être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une vingtaine pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos chasseurs pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne composition et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en suivît?

D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles sans s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. Plus que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.

Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il se souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir reçu leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite. Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa position et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être mortellement.

—Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des ressources dans d'autres entreprises.

En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à laquelle ils n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle qui avait orné la table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prospérité. C'étaient des chandeliers, des cloches, des éteignoirs, des huiliers et divers autres objets de métal hollandais. Ils en condamnèrent quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent avec du plomb, et se procurèrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du rhinocéros lui-même.

Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles passaient au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme armé d'une hache.

Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, d'une ou deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils avaient marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient frayé au milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mâle, qui marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, brisé tous les obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, d'énormes branches étaient abattues ou écartées violemment comme par la main de l'homme.

Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.

Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un cours d'eau; cependant les empreintes pouvaient également y conduire ou s'en éloigner.

Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route qui croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. Après s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils résolurent de continuer à marcher en droite ligne.

A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit moins couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour à tour les traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent et perdirent la piste.

Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et Von Bloom se l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de leurs fusils, et rejoignirent le Bosjesman.

Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient été attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe et usé l'écorce en se frottant contre le tronc.

—Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et Von Bloom.

—C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.

Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent que les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la preuve; mais à quoi pouvait-elle leur servir?

—Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.

—Vous croyez?

—Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant dormait ici la nuit dernière.

—Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?

—Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire son lit, et vous verrez comme il se couchera.

En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.

—Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.

—Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant est à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils.

Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant de voir se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. On avait par bonheur tous les instruments nécessaires pour l'exécution: une hache bien affilée, une forte courroie et des couteaux.

On se mit à l'œuvre sans perdre de temps.

CHAPITRE XXXVI.