ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT
Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression du Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous la direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se conformèrent aveuglément.
Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, chacun d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par un bout.
Le bois de fer (olea undulata) croissait en abondance aux alentours. On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent équarris avec la hache et taillés en pointe avec les couteaux.
Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume de s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlevé l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia, abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie qui se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.
Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui imprimer la moindre secousse dans l'autre sens.
Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût été jamais entamé par la hache.
Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit avec une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creusé trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui n'avaient pas en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.
Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi large que la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, s'il en avait eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait des fosses beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.
Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua d'abord la terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y remit son bâton, enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu'à ce que la profondeur lui parût suffisante. Les trois trous furent disposés en triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé à celui que l'éléphant devait choisir pour se reposer.
Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de terre.
Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent au milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire feu dans le cas où le piège ingénieusement tendu par Swartboy ne réussirait pas.
Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. Swartboy tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. Il était vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, viendrait chercher le frais dans son gîte favori.
Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans la position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la tête tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer ses magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe, et versa au milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en globules étincelants.
Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité d'eau était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu seule contenir cette masse liquide.
Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. Les gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de satisfaction.
Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses oreilles cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée autour de ses défenses.
Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.
Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri terrible, qui fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au craquement des branches se mêlent des gémissements confus. Ce sont ceux du gigantesque animal renversé. Les chasseurs restent immobiles à leur place sans faire usage de leurs armes. L'éléphant empalé a reçu le coup de la mort. Son agonie est de courte durée; on entend siffler dans sa trompe la respiration saccadée qui précède le dernier moment, et à ce bruit sinistre succède un bruit plus sinistre encore.
Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. Il est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.
Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.
Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.
Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.
Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent triomphalement la route de leur demeure.