LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE

Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était pas en repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle manière! Le succès avait dépendu en grande partie du hasard et n'était pas un gage de succès futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.

Telles étaient les réflexions du porte-drapeau le soir de son heureuse expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux semaines après.

Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de défenses! C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds de long, et leur valeur était médiocre.

Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants sur lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. Il était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.

Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer une balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si les chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer un second coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître dans les fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.

A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son ennemi, quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de faire un pas de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.

Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les attaques de l'éléphant furieux.

Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession d'un cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses chasses. Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré la contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu. Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.

Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs et de recueillir de l'ivoire pour une somme importante.

Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.

En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. Il voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, sans éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie sauvage ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir un couple de chevaux!

Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui s'étendait à l'est du rivage et au-delà de laquelle commençaient les bois.

En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré, comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous!

Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, aux épaules, ils portaient des bandes exactement pareilles à celles du zèbre, mais moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur générale de leur robe; mais la tête, le cou, la partie supérieure du corps étaient d'une nuance plus foncée, et légèrement teintée de brun rouge.

C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des couaggas.

Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en deux espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont une longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités verruqueuses aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont la crinière courte et droite, la queue grêle et garnie de poils à l'extrémité seulement; leurs jambes de derrière sont dépourvues de callosités, mais ils en ont, comme le cheval, aux jambes de devant.

L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, anglaise, normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole, présentent entre elles des différences sensibles: mais toutes ont les mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de Londres jusqu'au poney de Shetland.

Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont généralement moins connues.

L'âne vulgaire (asinus vulgaris) se modifie suivant les contrées, et dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le cheval. Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte, jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent toutes leur origine à l'âne sauvage (asinus onager), que l'on désigne encore sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les oreilles moins longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa peau dure et élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu en Orient sous la dénomination de sagri, et en Europe sous celle de chagrin.

L'hémione ou dzigguetai (asinus hemionus) habite le centre et le midi de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, ainsi qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.

Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (asinus homar); dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (asinus equulus). Toutes ces espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent par les formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes sont plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.

Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse description, nous nous bornons à des observations qui rentrent dans notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept espèces.

En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit, s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre continent.

Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se rapproche davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, où il vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses congénères.

Le zèbre (equus zebra) est peut-être le plus beau de tous les quadrupèdes. Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, indomptable, et assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage même contre les grands carnassiers.

Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la taille de l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de ses formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et une ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. Il n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes n'en sont pas si nettement marquées.

Le dauw du Congo (equus hippotigris) doit être le cheval-tigre des Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent exclusivement à la partie méridionale.

Le nom du couagga (equus couagga) est une onomatopée tirée de son hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.

Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par leurs penchants et leurs mœurs. Le zèbre, qui se tient dans les montagnes, est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines désertes, mais il est aussi intraitable que le précédent. Le couagga, qui vit également dans les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec autant de facilité qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa sérieusement à dompter des couaggas.

CHAPITRE XXXVIII.