LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES
On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans charrette.
—Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent des bêtes féroces?
—Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?
Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence; mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le cœur de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.
Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique, ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur passage.
Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:
—Un chucuroo, un chucuroo!
—C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot indigène que le Bosjesman venait d'employer.
—Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous appelons chucuroo kobaoba.
Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles asiatiques.
Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique; une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra, qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière, ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées.
Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793. Il avait résisté pendant vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen.
Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.
Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau, mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée.
Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées, présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des épaules.
Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des aisselles.
Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit, quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine.
Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele, de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les deux autres ont la peau blanchâtre. Ceux-là sont beaucoup plus petits que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la position de leurs cornes.
Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (rin nez et keros corne).
Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue; elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux cornes, toutes deux sont presque également développées.
Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur; celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre pieds, est une arme formidable.
Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière; et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.
Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste, leurs habitudes sont semblables.
La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et des branches d'arbustes épineux, tels que l'acacia horrida; les autres vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement, ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces.
Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas, et leur chair a mauvais goût.
Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux. En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros. Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelés jamboks, quoique la peau d'hippopotame soit préférable.
Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles pénètrent.
Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture.
Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour dépasser un cheval au galop.
Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont aveuglément droit devant eux.
Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long; les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur et quatorze de longueur.
Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son museau large de dix-huit pouces, sa longue tête massive, son corps pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant.
Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc.