LE TERRIBLE TSETSÉ
Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des arbres, l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour rendre le paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils exprimèrent bruyamment leurs émotions pendant qu'on dételait la charrette.
Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les beautés agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un livre à la main. Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la plus grande espèce, et comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude était enchantée de voir tant de belles fleurs: des géraniums écarlates, des jasmins étoilés, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets embaumés. L'arbuste à sucre (protea mellifera) étalait ses grandes corolles en forme de coupe tachetées de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (leucodendron argenteum), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait à une énorme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas remplissaient l'air de leurs parfums pénétrants.
Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges: des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles ressemblent à des palmes; le strelitzia reginæ; l'aloès arborescent, aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (nympha cærulea), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.
—J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.
—Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité, les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour en abattre quelques-unes?
Et les enfants tinrent mille propos analogues dans le ravissement où les plongeait le spectacle de cette riche nature.
La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie indépendante.
Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité: moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs longues queues et se frottaient la tête contre les buissons.
—C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en préoccupa point d'avantage.
C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais il ne connaissait pas l'œstre d'Afrique, que les indigènes appellent tsetsé.
Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait. Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses flancs, et le perçaient de leurs aiguillons.
—Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom. Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les incommodent.
Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.
—Faites venir Swartboy, dit le fermier.
Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie prit une expression de stupeur.
—Qu'y a-t-il? demanda son maître.
—Myne boor, ce sont des tsetsés!
—Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?
—Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.
Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait plus un seul.
—Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.
La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs souffrances par de sourds gémissements.
Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La blessure de l'œstre africain est incurable.