A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE
Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. Ils prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient plus frais que les autres.
Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. Ils ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.
Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui désigna. Lui-même poursuivit ses investigations.
Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger à l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté, dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. A mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en plus riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres par des bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient des arbres d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. Leurs troncs étaient grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une épaisse cime de feuillage, semblait à lui seul une petite forêt. Toute la contrée avait l'aspect d'un parc, et sa beauté contrastait avec la sinistre rudesse des collines qui montaient verticalement comme des murailles à plusieurs centaines de pieds. C'était un bonheur de trouver un coin aussi fertile dans une région désolée, car les collines étaient la limite méridionale d'un désert fameux, le désert de Kalihari.
En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans l'extase, mais que lui importaient ces magnifiques pâturages maintenant qu'il n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de la riche nature qui l'entourait contribuait à rendre ses réflexions plus pénibles. Mais il ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras présents l'occupaient assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. Son premier soin fut de choisir un endroit où il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit ensuite à chercher l'eau avec un redoublement d'activité. Sans eau, cet admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le désert, mais il était impossible qu'il fût privé de cet élément essentiel. Ainsi pensait avec raison Von Bloom, et à chaque bouquet d'arbres, il examinait le sol avec une scrupuleuse attention.
—Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent rarement de l'eau.
Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que l'eau était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches d'un grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.
—Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou quelque mare aux environs.
Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un monticule, il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de l'ouest, et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents pas du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses dimensions dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent sur la plaine à peu de distance du tronc.
—Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.
Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en mouvement, et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.
Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et au bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la source limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.
Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître et se refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre du grand arbre.
C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds environ. A cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches nombreuses, garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient des fruits ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.
Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, et bien qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux n'était aussi remarquable que celui qui croissait près de la source.
En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher de penser que le site serait merveilleusement propice à la construction d'un kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre ni des ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui pouvait à peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de fixer son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'était pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une industrie lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse lui offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille. Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs, presque au niveau des Hottentots nomades?
—Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il est bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigués. Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A quelque parti que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.
Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von Bloom remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de deux heures, il rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux à la charrette, et le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.