LE TREK-BOKEN

Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur récit fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent un fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été entraînés de la manière la plus singulière, et on avait peu d'espoir de les revoir jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:

«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant de l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y mit les moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous étions là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous déranger. Les chacals et les hyènes vinrent rôder autour de nous, mais il leur fut impossible de franchir la haie épineuse. Au point du jour nous déjeunâmes avec du lait et les restes de la veille. Les moutons, les chèvres, la vache et les deux chevaux furent cachés dans le vallon, sous la surveillance de Totty. J'enjoignis à Jan et à Gertrude de ne pas s'écarter de la charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de quoi dîner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton.

«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des antilopes dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à pied. Quand je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle qui m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute la plaine disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des antilopes springboks. Elles étaient dans une vive agitation. Tandis que les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agréable à la fois. Je jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites gazelles étaient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, et je me plaçai en embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure après l'avant-garde défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire feu, et je restai caché, épiant les mouvements de ces gracieuses bêtes. J'examinais avec curiosité leurs formes légères, leurs membres délicats, leurs dos couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton châtain de chaque côté. Les mâles avaient des cornes en forme de lyre. Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion de longs poils soyeux aussi blancs que la neige.

»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et me rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des mâles, j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient séduit. Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne s'enfuirent pas. Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis elles se mirent à brouter sans manifester la moindre émotion.

»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la troupe s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, quand je me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés m'avaient enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrière le buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades lui passèrent sur le corps par milliers.

»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.

»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite des springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient un léger bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. J'en acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait à chaque instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait que les plus proches, et celles qui venaient à leur suite ne s'écartaient pas de leur route: de sorte que les premières poussées en avant était obligées, pour ne pas m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les précédaient.

»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai dans cette situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. Il se formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos moutons.

»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cité des exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est déjà dans la vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée et que je fasse rentrer les moutons dans le kraal.

»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, je reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais sans me livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût été facile de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis à crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; je parvins à gagner ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me dégager, en apercevant devant moi un espace libre dont la limite était indiquée par des groupes plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander pourquoi elles laissaient une brèche dans leurs rangs. Préoccupé du salut de notre troupeau, je ne pensais qu'à m'avancer le plus rapidement possible.

»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, et j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune.

»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs m'était suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le lion était à dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux lignes de springboks.

»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver notre troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je n'avais pas encore attiré son attention. Dans la position que nous occupions respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût été m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je le vis s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que c'était ce que j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement en remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. La faim lui était sans doute revenue, car, après avoir fait quelques pas, il bondit au milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible animal.

»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait les yeux fermés comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa queue seule vibrait doucement, pareille à celle d'un chat qui vient de prendre une souris.

»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais à bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était devant mes yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction opposée; je ne m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et Totty étaient en sûreté sous la tente; mais les moutons et les chèvres, confondus avec les springboks, s'éloignaient avec autant de rapidité que s'ils eussent appartenu à la même espèce. Je crains bien qu'ils ne soient tous perdus.»

—Et le lion? demanda Hendrik.

—Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur laquelle planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez pu mieux faire, mon cher Hendrik.

En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne cherchait pas à tirer vanité de son exploit.

Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret de n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.

On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom et les siens étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, il ne leur restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la trace des springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chèvres. D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées à des centaines de milles avant d'être à même de se séparer du grand troupeau et de terminer leur voyage involontaire.

Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle pour réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à prolonger momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât un pâturage; mais où le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir métamorphosé l'Afrique en un désert.

Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer la nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche d'une autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser deux ou trois springboks, dont la chair succulente réconforta les trois voyageurs.

On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.

Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les feuilles de mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la tête comme des girafes et dépouillèrent sans façon les branches épineuses.

Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les animaux respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, l'hyène, le renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les dépouilles du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau même fut dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses ossements. La déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion finit avec sa vie. Quand il a succombé, elles le mangent avec autant d'audace que si c'était le plus vil des animaux.

CHAPITRE XV.