MORT DE L'ÉLÉPHANT
La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de son fusil.
Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de pluie ne le rafraîchissait pas.
—Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.
—Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre.
Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe.
—Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons en attendant l'effet de nos coups.
Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent vers l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il présentât le flanc.
Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour sortir de l'eau.
Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa respiration entrecoupée.
Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner.
En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac. Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.
Il était mort!
Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade et coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant des animaux.
Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes pour l'aider à dépecer cette grosse pièce.
Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande crise dans la vie du porte-drapeau.
Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde, il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la mort à un être aussi solidement construit?
Non: ses pensées suivaient un autre cours.
L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme des cimeterres.
On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat les plus redoutables adversaires.
C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie.
—C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une fortune!
—Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était auprès de lui.
Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation. Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la famille de connaître sa réponse.
Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.
—Vous voyez ces belles défenses? dit-il.
—Eh bien?
—En connaissez-vous la valeur?
Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait une grande valeur commerciale.
Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère.
—Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts, ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.
—Tant que cela! s'écrièrent les enfants.
—Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de quarante à cinquante livres sterling.
—Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de bœufs!
—Six bons chevaux! dit Hendrik.
—Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.
—Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y transporter deux défenses d'éléphant?
—Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux, mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que j'ai sujet de me réjouir.
—Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de rencontrer encore d'autres éléphants?
—J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu. Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être riches.
Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise; mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet étang solitaire.