LES CHASSEURS
Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé de sa patience et de ses labeurs.
Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper. Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue de bœuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.
En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du pâturage.
Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.
Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.
L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales; mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.
L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus grands éléphants sauvages de l'Asie.
Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les oreilles et les défenses.
Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles font à peine saillie sur la peau des lèvres.
Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le premier et de trois pour le second.
Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain.
Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers appendices ont habituellement la pointe en haut.
Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue, est plus recherché sur les marchés orientaux.
Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.
L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux.
En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.
Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus au sud de la rivière Orange.
Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue, par son front concave, par ses mâchelières composées de lames transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune partie de l'Afrique.
Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière rouge où ils s'étaient roulés.
Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions plus colossales que partout ailleurs.
Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent et lui cèdent la place.
Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.
Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance pratique des mœurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux les êtres les plus intéressants de la création.