DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT

Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux pachyderme.

Quoique inférieur au bœuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines, exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et détestable.

Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais, faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros. Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans l'expérience de Swartboy qui manœuvrait la hache avec une grande dextérité.

Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau, mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des outres et des seaux.

On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le beurre manquait.

L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser. Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie; seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle teinte d'un rose clair.

L'œuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds, qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il forma tout autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le sommeil.

Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne préférait les mettre en réserve.

Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire du nwana.

CHAPITRE XXII.