LES HYÈNES.

La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient, sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.

Vous supposez que ce chœur épouvantable dut jeter l'alarme dans le camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient reconnu les cris du chacal.

Le rire, c'était celui de l'hyène.

Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de toutes bêtes fauves.

Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable, quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer.

Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser leur rauque éclat de rire.

Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter. Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy, instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures.

Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés. C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur des brasiers.

Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet, tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut général.

Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée par la dessication.

—Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain.

—Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes?

—Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette; malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité il est difficile de couper d'autres pieux.

—J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à l'abri des hyènes et des chacals.

Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant sur un des coffres de la charrette.

Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des maraudeurs.

Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le désappointement et la fureur.

Hyènes et chacals virent du premier coup d'œil que les appétissantes guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait pénétré dans les flancs d'un chacal.

Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.

Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans les eaux du lac.

Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit une journée de travail.

CHAPITRE XXIII.