L'OUREBI

Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.

L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant. C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les localités giboyeuses.

En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses espèces y étaient venues boire.

On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa proie favorite.

La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté. Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication. Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le cœur.

De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache, de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance, l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et qu'il ne se connaisse plus.

Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une ouverture dont la porte était un grand buisson.

Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates. C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique méridionale.

Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy, préféra au rôti d'éléphant.

Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp. Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était beaucoup plus petite que son compagnon.

Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis.

Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et qui était encore à deux cents yards des ourebis.

De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée de sa petite carabine.

Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle entre eux et lui.

Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manœuvre était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles broutent toujours contre le vent.

La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par devant.

Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes, la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?

—Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si je ne courais une dernière chance.

Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion. Malheureusement il ne trouva rien.

Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes, puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié dans la charrette!

Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle n'était pas d'une couleur assez vive.

Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les ourebis en particulier.

Enfin Hendrik eut une heureuse idée.

Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont l'exécution était facile.

Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate.

Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus fantastique.

Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de l'effet de sa ruse.

Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus lentement, et se trouva bientôt en arrière.

Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.

Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait se demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?

L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.

Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut, avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains.

Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans leurs allures.

Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile et les yeux fixes.

Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une balle traversa le cœur du pauvre animal, et il ne vit plus les brillants reflets.

La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement.

Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs; elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant lança son jet de flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.

Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en bondissant autour du corps inanimé de sa mère.

Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa conscience ne lui reprochait rien.

Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa sœur; on pouvait nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée.

Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse, tout en portant le faon dans ses bras.

La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.

CHAPITRE XXIV.