LES AVENTURES DU PETIT JAN

Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible.

L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.

Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.

Totty était étendue dessous, entre les roues.

Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton.

La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille.

Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient aux clartés mourantes du feu de Swartboy.

Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs bruyantes démonstrations.

Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.

Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.

—Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.

Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.

Grand Dieu! qu'arrivait-il?

A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte; puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent de plus en plus affaiblis par la distance.

Jan était enlevé!

Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi se résoudre.

Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent au secours de leur frère.

Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui s'était passé.

Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur.

Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan retentissaient plus loin encore.

Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas, en proie à de sinistres appréhensions.

Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.

Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.

Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?

Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi pour étriller une hyène affamée.

L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.

L'enfant fut relevé; tous les yeux l'examinèrent avec empressement, et un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut qu'il n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde qu'il tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était un peu troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les détails de sa mystérieuse aventure.

Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, faute de place, avait été reléguée sous la charrette.

Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. Sans dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, qu'on avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du feu pour la mieux voir.

Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se réveiller pour regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé des centaines; mais il aimait son jeune maître et ne se formalisa pas d'un caprice qui le privait du sommeil.

Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce genre de conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir. Jan y consentit, à condition qu'il coucherait auprès du feu.

—J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.

—Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre père se lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?

—Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en prie, laissez-moi coucher auprès de vous.

Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était pas à la pluie.

Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre extrémité autour du poignet.

Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bête favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint confuse devant ses yeux.

A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de ce qui lui était arrivé.—J'ai été éveillé, dit-il en terminant son récit, par une brusque secousse et par les bêlements de mon ourebi; et au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment traîné sur le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce, mais à la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait l'ourebi et nous entraînait tous les deux. Jugez si je me suis mis à crier.

J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre; mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès d'épais buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute ma force.

Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison et qui a rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé son reste, allez!

Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; mais la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de prix qu'un rat mort.

CHAPITRE XXV.